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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur honoraire de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.

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contact@mythe-alzheimer.org

31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 09:43

 

Dans des chroniques précédentes («Optimiser le vieillissement cérébral/cognitif… c’est aussi s’engager pour réduire les inégalités sociales » ; « L’influence bénéfique du nombre d’années d’études sur le risque de vieillissement cérébral/cognitif problématique »), nous avons rapporté les résultats d’études qui montrent qu’un statut socio-économique plus faible, une vulnérabilité sociale élevée et le nombre d’années d’études étaient associés à un risque accru de vieillissement cérébral/cognitif problématique.

Appuyer une autre conception du vieillissement, c’est donc aussi lutter contre les inégalités sociales, résister à une vision du monde focalisée sur l’argent, l’efficacité, le rendement, la compétition, l’individualisme et s’engager pour un autre type de société, où la fragilité, la finitude, la différence, la solidarité, l’engagement social ont toute leur place. 

 

En tant qu’universitaires, et dans la ligne du livre vivifiant de Libero Zuppiroli, « La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain ? » (Editions D’En Bas, 2010), dont nous nous sommes fait l’écho dans l’une de nos chroniques (« Une autre approche du vieillissement, c’est aussi une autre université ! »), nous devons aussi résister à une université « bling-bling », aux mains de professeurs « managers », qui agit, mais ne pense pas et se nourrit de l’argent des multinationales (notamment pharmacologiques…). Nous devons nous engager pour une université qui met en avant l’esprit critique, qui libère la parole et la pensée, qui s’affranchit des modes et qui prépare à un monde moins individualiste (« où il faudra apprendre à faire ensemble et à mieux partager les ressources ») et qui forme des étudiants pour « qu’ils soient prêts à prendre leurs responsabilités, pour construire l’avenir dans des conditions difficiles, mais exaltantes ».

 

Cette capacité de résistance et d’engagement permet de donner une signification à sa vie, un facteur dont on a vu qu’il contribuait à réduire le risque de vieillissement cérébral/cognitif problématique et de handicaps dans la vie quotidienne (voir notre chronique « Des buts dans la vie et une existence qui a un sens réduisent le risque de vieillissement problématique »).

 

Des exemples particulièrement réjouissants de résistance et d’engagement chez des personnes âgées nous ont récemment été fournis en France. Ainsi, René Heitz, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, censé être honoré par le président Sarkozy d’un « diplôme d’honneur », a refusé cette distinction et s’en est expliqué dans une lettre ouverte au président de la République (publiée par Mediapart), que nous reproduisons ici :

 

Monsieur le Président,

Je reçois, aujourd’hui, une lettre de Madame le Maire de Saint-Ismier, m’informant que le Président de la République a sollicité tous les Maires afin qu’ils remettent le «Diplôme d’Honneur aux Combattants de la Deuxième Guerre Mondiale». Cette lettre se poursuit par une invitation à une réunion au cours de laquelle me sera remis officiellement mon diplôme.

Cela m’a paru si grotesque que j’ai tout d’abord cru à un canular mais, à l’examen, il s’agissait bien de ce que je lisais. Alors je me suis demandé à quoi peut bien servir un tel document :

- A attester que j’ai réellement combattu pour mon pays ? J’ai dans mon bureau mon Livret Militaire. Il y est inscrit que je me suis présenté le 6 janvier 1944 en vue de contracter un engagement pour la durée de la guerre au sein de la 2ème D.B. connue sous le nom de Division Leclerc en formation à l’époque au Maroc. Il y est aussi précisé que j’ai effectivement et activement participé à toutes les campagnes de cette unité jusqu’à la fin des combats en Europe et même au delà. En effet, je me suis porté volontaire pour continuer la lutte en Extrême Orient, le Japon étant encore en guerre à ce moment là. Après la défaite nippone j’ai été intégré malgré moi dans le corps expéditionnaire pour l’Indochine. Au bout du compte je me suis retrouvé pendant presque quatre ans sous les drapeaux.

Alors quoi ? Une récompense ? Elle ne saurait être comparée aux distinctions qui m’ont été décernées, je veux parler de la Croix de guerre et de la Presidential Unit Citation. De toute façon, je ne cherche nullement à en tirer gloire, je n’ai jamais porté ces décorations et peu
de gens savent qu’elles m’ont été décernées.

A la réflexion, j’ai compris l’utilité de ces hochets distribués en votre nom. Vous espérez qu’ils vous rapporteront quelques milliers de voix supplémentaires aux prochaines élections ! Faut-il que vous vous sentiez en mauvaise posture pour ratisser aussi large ? Ce que vous ignorez, c’est que pour les quelques vieux combattants de cette époque encore en vie, tout ce qui compte c’est d’être en paix avec leur conscience. Sachez, Monsieur le Président, que vos fausses distinctions leur sont indifférentes.

Alors, Monsieur le Président, le bout de papier que vous allez faire distribuer n’a pour moi aucune valeur et je n’en veux pas. Je n’en veux pas parce qu’il est distribué dans l’espoir de consolider une politique que je trouve néfaste. Et elle est néfaste parce que c’est une politique de division, de rejet et d’asservissement. C’est la politique du fort contre le faible, des financiers contre les citoyens. C’est la politique de la suspicion permanente. Elle commence à trop ressembler, cette politique, à celle que je partais combattre le 6 janvier 1944, à 18 ans en revêtant l’uniforme de la 2ème D.B. Pour toutes ces raisons, je ne me rendrai pas à l’invitation qui m’est faite par le maire de Saint-Ismier et je continuerai mon combat contre les forces et les hommes qui menacent notre laïcité et notre démocratie, jour après jour.

Je vous adresse, monsieur le Président, les salutations que m’impose votre fonction.

 

Ex-soldat de 1ère classe René HEITZ

 

Et René Heitz n’est pas le seul. Charles Paperon, ancien combattant et résistant, a, lui aussi, refusé de recevoir son diplôme d’honneur, estimant que le gouvernement actuel avait démantelé les valeurs du Conseil National de la Résistance (C.N.R.). Pierre Moriau, ancien combattant et résistant, a également pris la plume pour renvoyer au président de l’Assemblée nationale son diplôme d’ancien combattant, se disant écœuré par la politique du gouvernement, notamment vis-à-vis de l’immigration...

 

Par ailleurs, se fondant sur les valeurs et le programme « Les Jours Heureux » du Conseil National de la Résistance  (voir ici), s’est créée l’Association « Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui », parrainée par Stéphane Hessel, Raymond Aubrac et John Berger, qui appelle les citoyens, les élus et les gouvernants à agir selon les principes du Conseil National de la Résistance qui a défini des règles de vie commune basées sur la solidarité, l’entraide et la réussite de tous (son site).

 

La lecture de l’extrait du programme du C.N.R. (établi le 15 mars 1944) que nous reproduisons ci-dessous et qui concerne les mesures à appliquer sur le plan social après la libération du territoire français, montre que les valeurs générales défendues dans ce programme sont toujours autant d’actualité :

 

5) Afin de promouvoir les réformes indispensables :

[…]

b) Sur le plan social :

• Le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail.

• Un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine.

• La garantie du pouvoir d’achat national par une politique tendant à la stabilité de la monnaie.

• La reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale.

• Un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État.

• La sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d’atelier.

• L’élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre par une politique de prix agricoles rémunérateurs, améliorant et généralisant l’expérience de l’Office du blé, par une législation sociale accordant aux salariés agricoles les mêmes droits qu’aux salariés de l’industrie, par un système d’assurance contre les calamités agricoles, par l’établissement d’un juste statut du fermage et du métayage, par des facilités d’accession à la propriété pour les jeunes familles paysannes et par la réalisation d’un plan d’équipement rural.

• Une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours.

• Le dédommagement des sinistrés et des allocations et pensions pour les victimes de la terreur fasciste.

 

c) Une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales.

 

d) La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction et d’accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.

 

Si l’on se penche plus spécifiquement sur la situation sociale actuelle des personnes âgées, il faut notamment rappeler les données d’une étude française (Cambois, Laborde & Robine, 2008) qui montrent que, à 35 ans, les cadres ont une espérance de vie de 6 années de plus que les ouvriers. En outre, les ouvriers passent à la fois moins de temps sans incapacité que les cadres et vivent plus longtemps qu’eux avec des incapacités et des handicaps.

 

Ces données conduisent à considérer différemment la question de l’allongement de l’âge de la retraite. Comme l’indique Pascale Fautrier dans une intéressante chronique sur les manifestations s’opposant à l’allongement de l’âge de la retraite en France, cet allongement va d’abord concerner les plus pauvres, les plus usés par un métier pénible et asservissant, ceux aussi qui sont les plus susceptibles de présenter un vieillissement cérébral/cognitif problématique, comme d’ailleurs les concernerait au premier chef la réduction de la pension ou du minimum vieillesse. Cela préoccupera moins celles ou ceux qui occupent des postes intéressants et qui, en outre, ont souvent aussi un bon statut socio-économique. Pascale Fautrier ajoute que le droit à la retraite, c'est-à-dire « le droit de ne pas vivre la vie entière sous la contrainte du salariat », est attaqué, comme l’est l’état providence et le droit du travail, « par la même logique qui réclame toujours davantage de sacrifices aux salariés et toujours moins aux classes possédantes (les profits des banques continuent pendant la crise : pourquoi ne peut-on faire pour les retraites ce qu'on a fait pour les banques au bord de la faillite par leur propre faute ?) ».

 

Plus largement, il y a dans cette question de la retraite « le droit à une existence pleine et accomplie », avec notamment la possibilité de s’engager pour un monde différent, « tourné autour du « vivre ensemble », ce que font brillamment René Heitz, Charles Paperon, Pierre Moriau ainsi que l’Association « Citoyens Résistants d’Hier et d’Aujourd’hui ».

 

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Charles Paperon, Co-président du comité du Finistère

de l’Association des anciens combattants de la Résistance


Cambois, E., Laborde, C., & Robine, J.-M. (2008). La « double peine » des ouvriers : plus d’années d’incapacité au sein d’une vie plus courte. Population & Sociétés, 441, 1-4.

Zuppiroli, L. (2010). La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain ? Lausanne : Editions d’En-Bas

A écouter aussi, la magnifique émission "Nous autres" de Zoé VARIER sur France-Inter, du vendredi 29 octobre, avec Stéphane Hessel, Charles Paperon et d’autres témoignages d’anciens résistants indignés (site sur lequel l'émission peut être téléchargée).

 

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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 18:10

Il est de plus en plus reconnu que le vieillissement (notamment cognitif) d’une personne est façonné, en partie du moins, par ses proches, et en particulier par le conjoint ou le/la partenaire dans le couple. En effet, les compétences des personnes âgées dans la vie quotidienne s’expriment souvent dans des situations qui font intervenir celles ou ceux qui partagent leur vie. Par ailleurs, beaucoup de couples âgés ont en commun une longue histoire d’expériences et possèdent une connaissance approfondie des forces et faiblesses de chacun des membres du couple.   

 

L’influence des conjoints ou partenaires de vie sur le décours du vieillissement a le plus souvent considéré la personne individuelle comme l’unité d’analyse de base. Récemment, on a vu apparaître un nouveau mouvement de recherche sur le vieillissement qui vise à explorer la dynamique du couple et l’influence mutuelle des conjoints (voir le numéro spécial à paraître dans la revue Gerontology).

 

Les recherches dans ce domaine, encore peu nombreuses, abordent deux questions importantes : en quoi l’appartenance à un couple confère-t-elle des avantages ou désavantages aux personnes âgées au plan du fonctionnement cognitif, affectif et social et comment ces avantages ou désavantages peuvent-ils être détectés, classés et interprétés ? (voir Dixon, 2010). Les bénéfices qui peuvent découler de la collaboration au sein d’un couple de personnes âgées sont modulés par différents facteurs, encore imparfaitement identifiés. Il apparaît en tout cas qu’un facteur essentiel est l’expertise interactive possédée par le couple (la familiarité avec l’interaction, laquelle peut notamment conduire à diminuer les ressources cognitives exigées par la collaboration au sein du couple et ainsi contribuer aux effets compensateurs de cette collaboration; voir Rauers et al., 2010). 

 

De façon intéressante, un des articles (Strawbridge et al., 2010) à paraître dans le numéro spécial de la revue Gerontology montre (auprès de 378 couples de personnes âgées entre 46 et 89 ans et suivis pendant 5 ans) qu’une autoévaluation initiale négative effectuée par les maris concernant leur fonctionnement cognitif prédit, 5 ans plus tard, une autoévaluation plus négative par les épouses de leur propre fonctionnement cognitif. Cependant, cette relation n’est observée que chez les épouses décrivant des problèmes conjugaux préexistants. Par contre, aucune relation n’a été constatée entre l’évaluation initiale du fonctionnement cognitif des épouses et le fonctionnement cognitif ultérieur des maris. Les auteurs suggèrent que la présence de déficits cognitifs chez le mari pourrait entraver la possibilité pour les épouses de mener une vie active et engagée.

Par ailleurs, dans la mesure où il apparaît que la communication et la qualité des relations conjugales sont plus importantes pour les épouses âgées que pour leurs maris, il s’ensuit que l’affaiblissement du fonctionnement cognitif des maris serait associé à davantage de stress et de dépression chez les épouses, particulièrement dans les couples où la relation était déjà considérée, par elles, comme étant de faible qualité. Il s’agit cependant de prendre en compte le fait que la qualité d’une relation de couple est, en tant que telle, une variable extrêmement complexe. Quoi qu’il en soit, cette étude montre le rôle important à la fois des caractéristiques spécifiques de la relation de couple et des différences individuelles caractérisant chacun des partenaires.

 

Cependant, une autre étude de ce numéro spécial (Walker et al., 2010) révèle, via un suivi longitudinal de 11 ans de 316 couples de personnes âgées (âge médian de 75 ans), qu’une évaluation initiale négative de leur bien-être subjectif par les épouses prédit une évaluation ultérieure plus négative par les maris, et ce après avoir contrôlé l’influence de l’âge, du niveau scolaire, de la santé, du nombre d’enfants et de la longueur du mariage. Par contre, la relation inverse n’est pas observée. Cette étude, considérée en parallèle avec la précédente, suggère que les mécanismes en jeu dans l’impact du couple sur le fonctionnement des conjoints sont différents selon le domaine envisagé (fonctionnement cognitif ou bien-être).

 

Selon Dixon (2010), de  la même manière que des études épidémiologiques tentent d’identifier la multitude des facteurs qui sont en jeu dans le vieillissement cérébral/cognitif individuel, il s’avérerait également essentiel de mener des recherches épidémiologiques visant à explorer les facteurs de risque susceptibles d’affecter l’intégrité et la stabilité de ce qu’il appelle « la réserve cognitive dyadique ». Cette réserve cognitive dyadique peut être maintenue via une contribution équivalente des deux partenaires, une contribution asymétrique à laquelle les partenaires se sont accoutumée ou encore une compensation par l’un des partenaires du déclin qualitatif ou quantitatif de la contribution de l’autre. Un facteur protecteur particulièrement important à explorer pourrait être l’engagement social du couple…

 

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Dixon, R.A. (2010). Evaluating everyday competence in older adult couples: Epidemiological considerations. Gerontology, à paraître.

Rauers, A., Riediger, M., Schmiedek, F., & Lindenberger, U. (2010). With a little help from my spouse: Does spousal collaboration compensate for the effects of cognitive aging? Gerontology, à paraître.

Strawbridge, W., J., Walhagen, M.I., & Shema, S.J. (2010). Spousal interrelations in self-reports of cognition in the context of marital problems. Gerontology, à paraître.

Walker, R., Luszcz, M., Gerstorf, D., & Hoppmann, Ch. (2010). Subjective well-being dynamics in couples from the Australian longitudinal study of aging. Gerontology, à paraître.

     

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 23:01

Dans une chronique précédente (« Pour une autre manière d’aborder les effets de la prévention sur le vieillissement cérébral »), nous avons relaté les conclusions des experts indépendants qui se sont réunis à Bethesda sous l’égide du NIH (National Institutes of Health) pour examiner la qualité des travaux ayant exploré les facteurs pouvant faire l’objet de mesures de prévention du vieillissement cérébral/cognitif problématique. 

[lien vers le rapport des experts]


La conclusion générale de ce rapport était que la qualité scientifique des données obtenues était faible et qu’il n’existait pas suffisamment d’éléments scientifiquement fondés permettant de conclure à l’efficacité de mesures de prévention visant à différer ou ralentir les difficultés cognitives liées au vieillissement cérébral (à la « maladie d’Alzheimer » ou aux « troubles cognitifs légers/MCI »). Cette conclusion négative a été largement reprise dans les médias, suscitant ainsi beaucoup de déception.

 

Dans notre chronique, nous avions montré en quoi certaines des conclusions des experts étaient problématiques, notamment en ce qu’elles ne remettaient pas en cause le modèle biomédical dominant et qu’elles ne prenaient pas en compte le fait que les études randomisées contrôlées  (l’étalon-or des recherches biomédicales) ne sont pas nécessairement adaptées à l’évaluation des effets bénéfiques de facteurs intervenant tout au long de la vie, effets qui sont de petite taille et cumulatifs. Nous plaidions ainsi pour un pluralisme méthodologique, permettant de prendre en compte la personne dans toute sa complexité !

 

Dans un commentaire récent, Flicker, Ambrose, et Kramer (2010) relatent eux-aussi le caractère par trop négatif des conclusions des experts. Ainsi, concernant les facteurs de risque vasculaires, les experts indiquaient notamment qu’il était difficile de distinguer les facteurs réellement associés à la « maladie d’Alzheimer » de ceux reliés aux démences vasculaires ou à d’autres « démences ». Comme le relèvent Flicker et al., ce constat ne tient pas compte du fait que la plus grande partie des personnes âgées présentant une « démence » montrent en fait des signes neuropathologiques multiples, y compris très fréquemment des problèmes vasculaires (voir notre chronique « Le vieillissement cérébral/cognitif problématique est associé à de multiples anomalies neuropathologiques »). Dans ce contexte la question importante est de savoir si le traitement des facteurs vasculaires conduit à une réduction du taux de « démence » et du déclin cognitif. De ce point de vue, une méta-analyse Cochrane (incluant quelques essais randomisés contrôlés) montre une réduction de 13 %, liée à l’utilisation d’antihypertenseurs, dans le taux de « démences » incidentes (McGuinness et al., 2009). Selon Flicker et al., il s’agit des éléments les plus convaincants que l’on puisse obtenir, dans la mesure où les cliniciens sont, de manière compréhensible, réticents à attribuer de façon aléatoire un placebo à des personnes âgées hypertendues (qui devraient être en grand nombre pour une telle étude), alors qu’il existe des traitements antihypertenseurs efficaces.

 

Concernant les facteurs de risque en lien avec le style de vie, Flicker et al. indiquent en quoi il existe au moins deux facteurs pour lesquels il existe des données convaincantes. Le premier concerne la consommation de tabac. Une étude systématique d’études de cohorte (Anstey et al., 2007) montre en effet que la consommation de tabac accroît le risque de « maladie d’Alzheimer » incidente de 1.79 (95%, CI 1.43 à 2.23). Du fait de problèmes éthiques, il est évidemment impossible d’effectuer des essais randomisés contrôlés concernant ce facteur.

 

Les données montrant les effets bénéfiques de l’activité physique ont également été, selon Flicker et al., trop hâtivement écartées. Ainsi, une revue récente (Hamer & Chida, 2009) a résumé les données de 14 études observationnelles (ayant inclus 27’255 participants, parmi lesquels 2’731 ont développé une « démence » ou une « maladie d’Alzheimer »). Les résultats montrent que l’activité physique réduit de risque de « démence » et de « maladie d’Alzheimer » respectivement de 28 et 45%. Une confirmation de ces données devrait être apportée par des essais randomisés, dans la mesure où l’on ne peut pas exclure que ce soient les personnes avec le meilleur état cognitif qui pratiquent le plus d’activités physiques. Idéalement, des essais évaluant l’effet d’une augmentation de l’activité physique sur la survenue d’une « démence » incidente devraient être réalisés, mais ils exigeraient le suivi d’un grand nombre de personnes, pendant une durée longue, et ils seraient dès lors très coûteux. Il faut néanmoins relever qu’un travail récent (Chang et al., 2009) a montré que l’activité physique réduisait le risque de développer une « démence », et ce 26 ans après l’évaluation des activités physiques (voir notre chronique « L’effet bénéfique d’une activité physique durant la cinquantaine sur le fonctionnement cognitif  et la présence d’une "démence" évalués 26 ans après »). En outre, il existe de très nombreuses études randomisées contrôlées (non ciblées sur la survenue d’une « démence ») qui montrent que l’activité physique est bénéfique pour différents aspects du fonctionnement cognitif (attention, fonctions exécutives, mémoire) chez les personnes âgées (voir Flicker et al, 2010, pour une brève description de ces études ; voir aussi McMorris, Tomporowski, & Audiffren, 2009).                       

 

Sur base des données qu’ils ont rapportées, Flicker et al. comprennent mal pourquoi les experts mandatés par le NIH ont été à ce point prudents, surtout ajoutent-ils, « dans un pays où l’audace a forme de vertu ». Il faut ajouter qu’il existe d’autres facteurs de risque pouvant faire l’objet de mesures de prévention, pour lesquels des essais randomisés contrôlés seraient bien difficile à mener, mais qui ont été identifiés par des études prospectives (parfois avec un suivi de plus de 20 ans) et dont la contribution au vieillissement cérébral/problématique fait sens : on peut citer entre autres le stress, la dépression, le régime alimentaire, les pesticides, des activités de loisirs stimulantes, la vulnérabilité sociale, etc. (nous avons consacré plusieurs de nos chroniques à ces facteurs). 

 

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Anstey, K.J., von Sanden, C., Salim, A., O’Kearney, R. (2007). Smoking as a risk factor for Alzheimer’s disease: a meta-analysis of prospective studies. American Journal of Epidemiology, 166, 367-378.

Chang, M., Jonsson, P.V., Snaedal, J., Bjornsson, S., Saczynski, J.S., Aspelund, Th., et al. (2010). The effect of midlife physical activity on cognitive function among older adults: AGES-Reykjavik study. Journal of Gerontology A: Biological Sciences and Medical Sciences, à paraître.

Flicker, L., Ambrose, T.L., & Kramer, A.F. (2010). Why so negative about preventing cognitive decline and dementia? The jury has already come to the verdict for physical activity and smoking cessation. British Journal of Sports Medicine, à paraître.

Hamer, M., & Chida, Y. (2009). Physical activity and risk of neurodegenerative disease: a systematic review of prospective evidence. Psychological Medicine, 39, 3-11.

McGuinness, B., Todd, S., Passmore, P., & Bullock, R. (2009). Blood pressure lowering in patients without prior cerebrovascular disease for prevention of cognitive impairment and dementia. Cochrane Database Syst Rev, 4, CD004034.

McMorris, T., Tomporowski, Ph., & Audiffren, M. (2009). Exercice and cognition. Paris: Lavoisier.   

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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 23:42

Les voyages forment la jeunesse...  et aussi la vieillesse 

 

Le déclin affectant le statut fonctionnel des personnes âgées est habituellement évalué au moyen d’outils qui explorent des habiletés spécifiques dans la vie quotidienne (telles que prendre un bain ou téléphoner) ou des capacités physiques (comme la marche). Comme l’indiquent Boyle et al. (2010), ce type d’évaluation ne capte pas réellement le répertoire comportemental complexe qu’exige le maintien de l’indépendance et du bien-être dans l’environnement complexe et dynamique dans lequel nous vivons.

 

Certains chercheurs ont suggéré que l’évaluation de l’espace de vie (l’étendue des déplacements dans l’environnement quotidien) puisse constituer une approche complémentaire. L’espace de vie est un concept multidimensionnel, qui fait appel à des facteurs physiques, motivationnels, psychologiques et sociaux pour rendre compte de notre capacité à nous déplacer et à interagir dans le monde réel. Diverses études transversales et une étude longitudinale (menée auprès de femmes handicapées) ont montré qu’un espace de vie restreint était relié à diverses conséquences négatives sur la santé.

 

Dans la même perspective, Boyle et al. (2010) ont examiné auprès de 1’445 personnes âgées, initialement sans « démence » et non handicapées, dans quelle mesure un espace de vie limité était relié à un risque plus important de mortalité. Les personnes âgées étaient âgées de 78.5 ans en moyenne au début de l’étude et étaient recrutées au sein de structures d’habitations spécialement conçues pour personnes âgées retraitées (avec des lieux communs de « socialisation » et des installations telles que piscine, cabinet médical, club-house, etc.), Elles  étaient suivies pendant une période allant jusqu’à 8 ans. Des évaluations cliniques annuelles étaient réalisées, incluant une histoire médicale, un examen neurologique et une évaluation du fonctionnement cognitif.

 

L’évaluation de l’espace de vie était menée au moyen d’une version modifiée du « Life Space Questionnaire », une mesure auto-rapportée de l’étendue des mouvements dans des zones spécifiées de l’environnement. Chaque zone représentait un élargissement concentrique de l’espace de vie, allant de la chambre à coucher au porche, à l’emplacement de parking ou au jardin, au quartier, à l’extérieur du quartier et à l’extérieur de la ville. On demandait aux participants s’ils avaient été dans chacune de ces zones la semaine précédente. Le score d’espace de vie était le nombre de réponses affirmatives (les deux zones les plus limitées ayant été combinées).

 

Différents facteurs pouvant influer sur l’espace de vie étaient évalués : les handicaps dans les activités de la vie quotidienne (ADL et IADL), la marche, l’activité physique, les symptômes dépressifs, la taille du réseau social, l’indice de masse corporelle, des antécédents de 7 problèmes médicaux (diabète, maladie cardiaque, hypertension, problème de thyroïde, cancer, traumatisme crânien, accident vasculaire cérébral). Etaient également pris en compte l’âge, le genre, le nombre d’années d’étude et l’appartenance ethnique.

 

Les résultats montrent que, durant le suivi allant jusqu’à 8 ans, 22.8% des personnes sont décédées. Après ajustement pour l’âge, le niveau scolaire, le genre et l’appartenance ethnique, il apparaît que les personnes avec un espace de vie limité (à un environnement jouxtant leur domicile) ont  une probabilité de mourir augmentée d’environ 1.6 fois par rapport aux personnes dont l’espace de vie inclut des voyages en dehors de la ville. Cette association se maintient après avoir contrôlé l’influence de l’activité physique, les handicaps dans les activités de la vie quotidienne, les symptômes dépressifs, le réseau social, l’indice de masse corporelle et le nombre de problèmes médicaux chroniques. Elle est également présente quand ont été exclues les personnes qui sont décédées dans les premières années du suivi.

 

L’étude de Boyle et al. confirme donc que l’espace de vie permet d’appréhender des aspects du statut fonctionnel qui ne sont pas pris en compte par les mesures traditionnelles.

Ces résultats doivent être reproduits sur un échantillon plus diversifié de personnes âgées. Il s’agit aussi d’examiner la nature de cette relation entre espace de vie et mortalité.

 

L’espace de vie pourrait ainsi renvoyer à des facteurs psychosociaux, des dimensions de personnalité, des capacités d’adaptation ou de flexibilité qui rendent les personnes âgées plus ou moins aptes à rencontrer les défis du vieillissement et de la vie actuelle et qui sont en lien avec la santé et la mortalité. Par ailleurs, accéder à un espace de vie plus large pourrait aussi contribuer à un fonctionnement plus efficace de certains systèmes physiologiques. Enfin, élément qui est absent dans le travail de Boyle et al.,  il s’avérerait essentiel d’examiner dans quelle mesure l’espace de vie constitue un médiateur ou un modérateur du vieillissement cérébral/cognitif problématique.espace-vie-copie-1.jpg             

Boyle, P.A., Buchman, A.S., Barnes, L.L., James, B.D., & Bennett, D.A. (2010). Association between life space and risk of mortality in advanced age. Journal of the American Geriatrics Society, à paraître (DOI: 10.1111/j.1532-5415.2010.03058.x)

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28 septembre 2010 2 28 /09 /septembre /2010 19:54

De très nombreux facteurs sont impliqués dans la survenue d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique et différentes chroniques de ce blog en ont témoigné. Il apparaît que le fait de subir une opération chirurgicale constitue un autre de ces facteurs (Vanderweyde et al., 2010).

 

Un nombre croissant d’études montrent que les personnes peuvent présenter un déclin cognitif à la suite d’une chirurgie. Ce déclin se manifeste de façon bimodale. Il existe en effet un déclin cognitif  transitoire, observé dans la période qui suit immédiatement l’opération et qui affecte la mémoire, l’attention, la compréhension du langage et l’intégration sociale. Il disparaît habituellement endéans une année après la chirurgie. Ce déclin affecte environ 33% des personnes dans la période de 2 à 10 jours après l’opération. Par ailleurs, ce déclin initial prédit la survenue d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique (une « démence ») 3 à 5 ans après la chirurgie, et ce avec un taux de conversion pouvant aller dans certaines études jusqu’à 70 % des personnes âgées de 65 ans et plus. 

 

Les études cliniques n’ont pas mis en évidence d’association entre la survenue ultérieure d’une « démence » et le type d’anesthésie (même si des études chez l’animal indiquent que l’anesthésie peut conduire à des modifications neuropathologiques) ou la durée de l’opération chirurgicale. Outre l’âge, d’autres facteurs de risque pour ce déclin cognitif postopératoire ont été identifiés, en particulier un faible niveau d’éducation (peut-être en lien avec une moindre réserve cognitive et/ou cérébrale) et la présence d’un diabète.

 

Les mécanismes responsables du déclin cognitif postopératoire sont encore mal compris et ils pourraient être différents pour le déclin immédiat et différé. De multiples facteurs ont été impliqués : inflammation, activation des récepteurs NMDA, accumulation de protéines béta-amyloïde et tau, réduction de l’immunocompétence, réponse inadaptée au stress.

 

Avec l’accroissement de l’espérance de vie, les interventions chirurgicales deviendront de plus en plus courantes chez les personnes âgées.  Une meilleure compréhension des effets d’une chirurgie (et de l’anesthésie qui y est associée) sur le fonctionnement cognitif et la mise en place de mesures de prévention des effets de la chirurgie et/ou de l’anesthésie sur le fonctionnement cognitif subséquent constituent clairement un enjeu de santé publique. Vanderweyde et al. plaident également, de façon plus spécifique, pour le développement d’une méthode plus rigoureuse pour codifier la fréquence et l’importance du déclin cognitif postopératoire, précoce et différé.

 

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Vanderweyde, T., Bednar, M.M., Forman, S.A., & Wolozin, B. (2010). Iatrogenic risk factors for Alzheimer’s disease: Surgery and anesthesia. Journal of Alzheimer’s Disease, à paraître.

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 23:52

* mémoire épisodique, fonctions exécutives et vitesse de traitement


 Dans une chronique précédente (« Activité physique durant le parcours de vie et performance cognitive dans la vieillesse »), nous avons décrit le travail de Middleton et al. (2010), qui a montré que la performance cognitive de femmes âgées de 65 ans et plus (évaluée par une version modifiée du MMSE) était corrélée à la pratique d’une activité physique à divers âges de la vie (à l’adolescence, à la trentaine, à la cinquantaine et durant la période de l’étude), mais plus particulièrement durant l’adolescence.

Dans une autre chronique (« Des activités de loisirs stimulantes sur le plan cognitif, une vie sociale active et des activités physiques ont un effet protecteur sur le fonctionnement cognitif 20 ans plus tard »), nous avons rapporté les résultats d’une étude menée par Kareholt et al. (2010), qui ont mis en évidence des associations significatives entre le fonctionnement cognitif des personnes âgées (évalué par le MMSE) et l’implication antérieure dans des activités civiques/politiques, mentales/cognitives et socioculturelles (chez les hommes et les femmes), et physiques (chez les femmes uniquement), implication évaluée en moyenne 23 ans auparavant.

Deux autres études ont examiné l’effet spécifique de l’activité physique durant la cinquantaine sur le risque ultérieur de développer une « démence » et elles ont obtenu des résultats divergents : l’une (Rovio et al., 2005) montrant un effet bénéfique de l’activité physique, alors que l’autre (Yamada et al., 2003) n’a mis en évidence aucune association significative entre activité physique et risque de démence.

Deux constats s’imposent concernant l’influence de l’activité physique à la cinquantaine sur le vieillissement cognitif ultérieur : d’une part, les études se sont penchées isolément soit sur le risque de développer une démence (Rovio et al., 2005 ; Yamada et al., 2003), soit sur le fonctionnement cognitif évalué très grossièrement par le MMSE (Kareholt et al., 2010 ; Middleton et al., 2010) ; d’autre part, les résultats obtenus par les différentes études ne sont pas complètement homogènes. 

Un travail récent (Chang et al., 2010) s’est également penché sur l’influence de l’activité physique effectuée durant la cinquantaine sur le fonctionnement cognitif des personnes âgées. L’intérêt de ce travail est double : il a examiné à la fois le risque de développer une « démence » mais aussi, et plus généralement, le fonctionnement cognitif des personnes âgées dans les domaines de la mémoire épisodique, du fonctionnement exécutif et de la vitesse de traitement.

Les auteurs ont analysé les données de 4’945 participants dans le cadre d’une vaste étude longitudinale menée à Reykjavik. La présence d’une activité physique régulière (sport ou exercice) a été évaluée alors que les personnes étaient dans la cinquantaine (âge moyen de 51 ans) : 68.8% des personnes ne rapportaient aucune activité physique, 26.5% une activité physique égale ou inférieure à 5 heures par semaine, et 4.5% une activité physique supérieure à 5 heures par semaine.

Environ 26 ans plus tard, les participants (âge moyen de 76 ans) ont été soumis à une évaluation cognitive détaillée, qui a permis d’obtenir des scores composites de mémoire épisodique, de fonctionnement exécutif et de vitesse de traitement. De plus, un protocole en trois étapes a été adopté pour identifier des cas de « démence » : les personnes qui avaient un MMSE égal ou inférieur à 23 ou un score brut égal ou inférieur à 17 au sous-test de substitution chiffres-symboles (« code ») étaient soumises à une deuxième évaluation cognitive ; les personnes qui obtenaient un score de 8 ou plus au Trail Making Test (un score établi à partir des temps et réponses correctes des parties A et B)  et un score global de rappel inférieur à 19 aux 4 essais de rappel du test de mémoire de mots de Rey étaient orientés vers la troisième étape, qui comportait un examen neurologique et un entretien avec un proche. Le diagnostic de « démence » était ensuite établi de façon consensuelle par un gériatre, un neurologue, un neuropsychologue et un neuroradiologue.

Les analyses concernant le fonctionnement cognitif (mémoire épisodique, processus exécutifs et vitesse de traitement) ont été menées en retirant (malheureusement, voir plus bas) les personnes âgées ayant reçu le diagnostic de « démence ». Il faut enfin noter que, lors de l’évaluation effectuée durant la cinquantaine, une série de facteurs pouvant éventuellement influer sur la relation entre activité physique et fonctionnement cognitif (ou survenue d’une « démence ») ont été évalués : âge au moment de l’évaluation de l’activité physique, genre, niveau d’éducation, niveau de cholestérol, pression artérielle systolique , tabagisme et indice de masse corporelle.

Les résultats montrent que, en comparaison avec les personnes ne rapportant aucune activité physique régulière, les deux autres groupes de participants (≤ 5 h. d’activité physique par semaine et > 5 h. d’activité physique par semaine) ont une meilleure vitesse de traitement, une meilleure mémoire épisodique et un meilleur fonctionnement exécutif (l’association la plus forte impliquant la vitesse de traitement), et ce après avoir pris en compte l’influence possible des différents facteurs sociodémographiques et de santé retenus.

En outre, après avoir également contrôlé l’influence éventuelle des différents facteurs sociodémographiques et de santé, le groupe de personnes pratiquant, lors de la cinquantaine, une activité physique pendant une durée égale ou inférieure à 5 h. ont une probabilité significativement moindre de développer une « démence ». Les personnes rapportant plus de 5 heures par semaine d’activité physique sont aussi à moindre risque de présenter une démence, mais l’association n’est pas statistiquement significative : il faut néanmoins relever que les personnes de ce groupe étaient en nombre réduit.

Cette étude comporte un certain nombre de limites : en particulier, l’évaluation de l’activité physique est par trop globale et elle ne prend pas en compte les changements dans l’activité physique qui ont pu se produire durant l’intervalle de 26 années entre les deux évaluations. On peut aussi regretter que les auteurs n’aient pas adopté une approche en continuum et, se fondant sur une approche catégorielle, qu’ils aient retiré les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » des analyses sur le fonctionnement cognitif (mémoire épisodique, fonctions exécutives et vitesse de traitement). Néanmoins, globalement, cette recherche conforte l’idée selon laquelle l’activité physique pratiquée durant la cinquantaine peut contribuer à optimiser le fonctionnement cognitif (dans différents domaines de la cognition) et à réduire le risque de développer un vieillissement cérébral problématique.


Notons enfin que, comme l’indiquent Chang et al. (2010), de nombreux mécanismes peuvent être impliqués dans cette relation entre activité physique  et fonctionnement cognitif de la personne âgée : réduction de la teneur en lipides dans le sérum, réduction de la pression artérielle, accroissement de la capacité cardiovasculaire, réduction de la perte de tissu cérébral, stimulation de la croissance neuronale, style de vie plus sain, activités sociales et cognitives plus riches, etc.  

 

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Chang, M., Jonsson, P.V., Snaedal, J., Bjornsson, S., Saczynski, J.S., Aspelund, Th., et al. (2010). The effect of midlife physical activity on cognitive function among older adults : AGES-Reykjavik study. Journal of Gerontology A: Biological Sciences and Medical Sciences, à paraître (doi: 10.1093/gerona/glq152).

Kareholt, I., Lennartsson, C., Gatz, M., & Parker, M.G. (2010). Baseline leisure time activity and cognition more than two decades later. International Journal of Geriatric Psychiatry, à paraître (DOI: 10.1002/gps.2490).

Middleton, L.E., Barnes, D.E., Lui, L.-Y., & Yaffe, C. (2010). Physical activity over the life course and its association with cognitive performance and impairment in old age. Journal of the American Geriatrics Society, 58, 1322-1326.

Rovio, S., Kareholt, I., Helkala, E.L., et al., (2005). Leisure-time physical activity at midlife and the risk of dementia and Alzheimer’s disease. Lancet Neurology, 4, 705-711.

Yamada, M., Kasagi, F., Sasaki, H., Masunari, N., Mimori, Y., & Suzuki, G. (2003). Association between dementia and midlife risk factors: the Radiation Effects Research Foundation Adult Health Study. Journal of the American Geriatrics Society, 51, 410-414.

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12 septembre 2010 7 12 /09 /septembre /2010 11:28

La prévalence du diabète de type 2 ne cesse de progresser de par le monde, y compris dans les pays en voie de développement. Le diabète de type 2 est considéré comme associé à un éventail de facteurs ou processus étiologiques non spécifiques, avec l’âge, l’obésité et le manque d’activité physique comme des facteurs de risque importants.  Par ailleurs, il a été montré que le diabète de type 2 était lié à un risque accru de déficits cognitifs (Awad et al., 2004) et de « démence » (Arvanitakis et al., 2004 ; Xu et al., 2004).

 

Les mécanismes par lesquels le diabète peut exacerber les difficultés cognitives des personnes âgées ne sont pas encore clairement identifiés. Le problème est complexe, dans la mesure où ces difficultés cognitives peuvent dépendre de multiples facteurs, à la fois des facteurs de comorbidité proximaux (des facteurs biologiques directement en lien avec le diabète comme, par ex., la résistance à l’insuline) et des facteurs distaux (affectifs, liés au style de vie, etc.).

 

Dans ce contexte, McFall et al. (2010), dans une étude transversale, ont exploré l’existence de possibles modérateurs et médiateurs des relations entre diabète de type 2 et déficits cognitifs chez les personnes âgées. Une variable modératrice est censée affecter la direction ou la force des relations entre diabète de type 2 et déficits cognitifs, alors qu’une variable médiatrice est censée rendre compte de ces relations ou d’une partie d’entre-elles.

 

Pour ce faire, les auteurs ont comparé deux groupes de personnes âgées (de 53 à 90 ans) : 41 personnes ayant un diabète de type 2 et 458 personnes de contrôle. Ils ont administré aux participants différents tests cognitifs évaluant la mémoire épisodique, la mémoire sémantique, le fonctionnement exécutif et la vitesse de traitement. Par ailleurs, ils ont examiné le rôle médiateur ou modérateur potentiel de 13 variables en lien avec : les réactions affectives (dépression, émotions positives et négatives), l’évaluation par la personne elle-même (subjective) de sa santé et de son impact sur la vie quotidienne (c’est-à-dire la connaissance et les croyances que la personne entretient au sujet de différents aspects de sa santé), la vitalité biologique ou santé physique (indice de masse corporelle, débit expiratoire de pointe, force de préhension, pression artérielle systolique et diastolique, équilibre et marche sous forme d’un score composite) et enfin le style de vie (activités physiques, engagement social, activités cognitives).

 

Après des analyses exploratoires, il est apparu que les personnes âgées présentant un diabète de type 2 obtenaient des résultats inférieurs à ceux des personnes de contrôle pour sept mesures : score composite de mémoire épisodique (mémoire de mots et de récits), deux tests exécutifs d’inhibition (Hayling et Stroop), un test exécutif de flexibilité (Color Trail Test) et trois mesures de vitesse de traitement (score composite de vitesse sémantique, score composite de temps de réaction et vitesse perceptive). Par ailleurs, six variables (dépression et émotions négatives, un score composite d’évaluation de la santé subjective, l’indice de masse corporelle, la pression artérielle systolique et le score composite de marche et d’équilibre) ont été identifiées comme sensibles aux relations entre le diabète de type 2 et plusieurs type de déficits cognitifs.

 

Ensuite, les analyses spécifiques de médiation ont permis d’identifier que trois facteurs (la pression artérielle systolique, le score composite de marche et d’équilibre et l’évaluation subjective de la santé) constituaient des médiateurs significatifs des relations entre diabète de type 2 et déficits cognitifs. Il est à noter que chacun de ces médiateurs était impliqué dans plusieurs mesures cognitives (concernant la vitesse de traitement, le fonctionnement exécutif et la mémoire épisodique) et que le score composite marche/équilibre était un médiateur pour les 7 mesures cognitives retenues.

 

En ce qui concerne les analyses de modération, aucune variable modératrice significative (affectant la force de la relation entre diabète de type 2 et déficits cognitifs) n’a été identifiée, mais néanmoins deux variables (la dépression et les émotions négatives) approchaient du seuil de signification et toutes deux impliquaient la relation entre diabète de type 2 et la vitesse de traitement.

 

En dépit de certaines limites (et en particulier, un échantillon de personnes avec diabète trop réduit et insuffisamment diversifié au plan socioéconomique, ainsi que le caractère transversal de la recherche empêchant d’analyser les relations temporelles entre les variables), l’intérêt de cette étude est de mettre en évidence la complexité des relations entre diabète de type 2 chez la personne âgée et les difficultés cognitives. Elle permet également d’identifier différents axes de prévention et d’intervention.

 

Plus spécifiquement, ce travail montre que plusieurs facteurs distaux peuvent influencer les relations entre diabète de type 2 et fonctionnement cognitif et que trois facteurs (pression artérielle systolique, évaluation subjective de la santé et score de marche et d’équilibre) constituent des médiateurs significatifs (c’est-à-dire rendent compte de façon importante) de ces relations. Les mécanismes spécifiquement impliqués dans les troubles cognitifs, pour chaque facteur médiateur, renvoient très vraisemblablement à des dimensions multiples : problèmes vasculaires, stress, motivation, intégration de processus sensoriels et cognitifs, etc. Clairement, des études futures devront s’atteler à déterminer de manière plus précise les mécanismes en jeu, notamment pour ce qui est du rôle médiateur de la marche et l’équilibre. Il s’agirait également d’explorer de façon plus approfondie le rôle modérateur possible de la dépression et des émotions négatives (et plus largement des stratégies de régulation émotionnelle). Enfin, il paraît également nécessaire d’examiner le fonctionnement cognitif, et les variables qui y sont associées, chez des personnes âgées présentant un niveau élevé d’hémoglobine glycosylée, pouvant indiquer qu’une personne a un risque accru de développer un diabète ou qu’elle remplit déjà les critères pour un tel diagnostic, sans avoir été testée cliniquement (voir Nilsson & Wahlin, 2009).          

 

Notons que des facteurs biologiques proximaux (en lien plus direct avec le diabète) sont également impliqués dans ces relations, comme la glycémie, la résistance à l’insuline ou la présence de micro-infarctus (Manschot et al., 2007). Des études ultérieures devraient examiner conjointement la contribution des facteurs proximaux et distaux (et de leurs interactions) aux déficits cognitifs des personnes âgées présentant un diabète de type 2.

 

En conclusion, cette étude de McFall et al. (2010) constitue une excellente illustration d’une approche qui aborde le vieillissement cognitif dans toute sa complexité.

 

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Ahtiluoto, S., Polvikoski, T., Peltonen, M., Solomon, A., Tuomilheto, J., Winblad, B., et al. (2010). Diabetes, Alzheimer’s disease, and vascular dementia. Neurology, à paraître.

Arvanitakis, Z., Wilson, R.S., Bienias, J.L., Evans, D.A., & Bennett, D.A. (2004). Diabetes mellitus and risk of Alzheimer disease and decline in cognitive function. Archives of Neurology, 61, 661-666.

Awad, N., Gagnon, M., & Messier, C. (2004). The relationship between impaired glucose tolerance, type 2 diabetes, and cognitive function. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 26, 1044-1080.

Manschot, S.M., Biessels, G.J., de Valk, H., Algra, A., Rutten, G.E.H.M., van der Grond, J., et al. (2007). Metabolic and vascular determinants of impaired cognitive performance and abnormalities on brain magnetic resonance imaging in patients with type 2 diabetes. Diabetologia, 50, 2388-2397.

McFall, G.P., Geall, B.P., Fischer, A.L., Dolcos, S., & Dixon, R.A. (2010). Testing covariates of type 2 diabetes-cognition associations in older adults: Moderating or mediating effects? Neuropsychology, 24, 547-562.

Nilsson, E., & Wahlin, A. (2009). Diabetes and elevated glycosylated haemoglobin: Episodic memory and utilisation of cognitive support. European Journal of Cognitive Psychology, 21, 388-405.

Xu, W.L., Qiu, C.X., Wahlin, A., Winblad, B., & Fratiglioni, L. (2004). Diabetes mellitus and risk of dementia in the Kungsholmen project. Neurology, 63, 1181-1186. 

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27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 23:01

Dans de nombreuses chroniques de notre blog, nous avons insisté sur l’importance des mesures de prévention visant à différer et atténuer les manifestations problématiques du vieillissement cérébral/cognitif. Ces mesures de prévention (touchant l’activité physique, la gestion du stress, l’alimentation, les risques vasculaires, le diabète, l’activité physique, une vie avec des buts, des activités stimulantes, un réseau social fourni, un bon sommeil, etc.)  peuvent évidemment être mises en place dès le plus jeune âge, mais elles peuvent aussi être bénéfiques quand elles sont installées chez la personne âgée.

L’information des personnes âgées concernant les mesures de prévention doit prendre en compte les différences entre personnes jeunes et âgées dans le traitement des messages de santé.

Ainsi, dans une étude récente, Shamaskin et al. (2010) ont présenté à des personnes jeunes et âgées des brochures d’informations sur la santé qui mettaient plutôt l’accent sur les aspects positifs de la prévention (par ex., « Plus un cancer de la peau est détecté tôt, plus les chances de guérison complète sont grandes »)  ou plutôt sur les aspects négatifs (par ex., « Plus un cancer de la peau est détecté tard, plus les chances de guérison complète sont faibles). Ils ont ensuite comparé, dans les deux groupes d’âge, l’impression suscitée par ces deux types de brochure, ainsi que les souvenirs que les personnes en gardaient.

Les résultats de cette étude montrent que le personnes âgées évaluent les brochures formulées positivement comme étant plus informatives que les brochures formulées négativement. Par ailleurs, elles se souviennent davantage des messages positifs que négatifs. De plus, elles se souviennent plus souvent, de façon erronée, d’un message négatif comme étant un message positif.

Cet effet de positivité se doit d’être confirmé, en particulier quant à son caractère général et à son maintien sur le long terme, ainsi qu’à ses conséquences sur les comportements réels des personnes âgées. Néanmoins, cette étude suggère que la meilleure manière de présenter aux personnes âgées des informations concernant leur santé (dans différents contextes) est de le faire via des messages positifs, qui insistent sur les bénéfices qu’elles peuvent tirer de certains comportements de prévention.

Bien sûr, cela ne suffira pas nécessairement à la mise en place effective de ces comportements. Il s’agit en parallèle de réfléchir aux facteurs psychologiques susceptibles de favoriser la réalisation d’intentions (question sur laquelle nous nous penchons actuellement et qui fera l’objet d’une chronique future), ainsi que sur les facteurs sociaux qui peuvent faciliter la réalisation d’activités de prévention (voir les groupes de marche mis en place par l’association VIVA). 

 

  Marche_VIVA.jpg    ®VIVA 2010

 

Shamaskin, A.M., Mikels, J.A., & Reed, A.E. (2010). Getting the message across: Age differences in the positive and negative framing of health care. Psychology and Aging, à paraître (doi:10.1037/a00118431).

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19 août 2010 4 19 /08 /août /2010 06:07

De nombreuses études ont suggéré que la survenue d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique (d’une « démence ») était largement déterminée par des interactions complexes entre de multiples facteurs sociodémographiques et en lien avec les comportements de santé, le style de vie et l’environnement.

 

Par ailleurs, les essais pharmacologiques visant à réduire ou ralentir les manifestations de la « démence » subissent des échecs répétés, suggérant l’inadéquation globale de l’approche biomédicale réductionniste (voir, par ex., l’annonce dans le New York Times du 17 août de l’abandon par Eli Lilly & Company du développement du Semagacestat, censé réduire la production de plaques amyloïdes: il s’est en effet avéré que cette substance, plutôt que de ralentir la progression de la prétendue « maladie d’Alzheimer », était associée à une péjoration de la cognition et de la capacité à réaliser les tâches de la vie quotidienne ; http://prescriptions.blogs.nytimes.com/2010/08/17/lilly-halts-alzheimers-drug-trial/?hp).

 

Il apparaît ainsi de plus en plus pertinent de mettre en place des programmes de prévention, à l’échelle d’une population, dans le but de réduire et/ou de différer les expressions problématiques du vieillissement cérébral/cognitif. Il s’agit cependant d’identifier les facteurs de risque à cibler en priorité. C’est à cette question qu’une étude menée par Ritchie et al. (2010) a récemment apporté des éléments de réponse.

 

Ritchie et al. (2010) ont entrepris une étude prospective auprès de 1’433 personnes âgées de plus de 65 ans (âge moyen de 72.5 ans), issues de la population générale de Montpellier, afin d’identifier des facteurs de risque qui pourraient devenir des candidats pour des programmes de prévention. Un autre objectif de cette recherche était d’examiner l’impact de chacun de ces facteurs de risque sur l’incidence d’une « démence », tout en prenant en compte les autres facteurs.

 

Les facteurs de risque examinés appartenaient à trois catégories principales : les facteurs sociodémographiques, les facteurs cliniques et les facteurs environnementaux et en lien avec le style de vie. Pour ce qui est des facteurs sociodémographiques, ont été pris en compte l’âge, le genre, le nombre d’années d’études et l’intelligence cristallisée ou les connaissances/habiletés acquises tout au long de sa vie (évaluées par la version francophone du « National Adult Reading Test »). Concernant les facteurs cliniques, ont été examinés les éléments suivants : allèle E4 du gène de l’ApoE, traumatisme crânien, facteurs de risque vasculaires (maladie cardiaque, accident vasculaire, hypertension, hypercholestérolémie, diabète, obésité), syndrome métabolique, pulsations, anesthésies (endéans les deux ans), prise de médicaments anti-cholinergiques, dépression, asthme, infections herpétiques répétées. Enfin, les facteurs environnementaux et de style de vie suivants ont été envisagés : solitude (vivre seul/e), consommation de fruits et légumes, consommation de poisson, tabagisme actuel et consommation d’alcool/eau.

 

Les 1’433 personnes recrutées ont été examinées lors d’une évaluation initiale (elles ne présentaient alors ni  « démence », ni « trouble cognitif léger »), puis suivies après 2, 4 et 7 ans, via un entretien standardisé et un bilan cognitif, afin d’identifier la survenue éventuelle d’une « démence » ou d’un « trouble cognitif léger » : un total de 405 personnes ont développé soit une « démence » (31), soit un « trouble cognitif léger » (374). L’influence des facteurs de risque sur l’incidence d’un déclin cognitif a été explorée en considérant l’ensemble des personnes ayant développé une « démence » ou « un trouble cognitif léger ».

 

En ce qui concerne les résultats, le modèle final établi suite aux analyses statistiques a permis de retenir comme facteurs de risque ayant un impact significatif sur l’incidence d’un déclin cognitif :  l’allèle E4 du gène de l’ApoE, l’intelligence cristallisée, la dépression, la consommation de fruits et de légumes et le diabète. 

 

Par ailleurs, l’élimination du facteur « allèle E4 dans le gène de l’ApoE », tout en continuant à prendre en compte les 4 autres facteurs, n’amènerait qu’à une réduction de 7.1% dans l’incidence de déclin cognitif. Par contre, l’élimination du facteur « intelligence cristallisée » conduirait à la réduction la plus importante, à savoir 18.1%. Il est à noter que l’intelligence cristallisée a un impact plus important que le nombre d’années d’études, lequel n’a pas été retenu dans le modèle : comme l’indiquent les auteurs, ce résultat est probablement lié au fait que les personnes examinées ont dû interrompre leur scolarité du fait de conflits armés (Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie, guerre d’Espagne). L’élimination de la dépression, du diabète et l'augmentation de la consommation de fruits/légumes amèneraient  à une réduction globale de 20.7% (la dépression amenant à elle seule à une réduction de 10.3%).

 

Ces résultats suggèrent clairement des pistes pour la mise en place de programmes de prévention, à l’échelle d’une population, visant à diminuer ou différer les manifestations problématiques du vieillissement cérébral/cognitif, lesquels se focaliseraient plus particulièrement sur le traitement de la dépression, l’évaluation de la résistance à l’insuline et la tolérance au glucose, mais aussi (sachant que cela nécessiterait une modification difficile du style de vie) sur des changements dans l’alimentation.

 

Les données montrant l’influence substantielle de l’intelligence cristallisée indiquent également l’importance qu’il y a à investir dans l’éducation (voir également notre chronique précédente « L’influence bénéfique du nombre d’années d’études sur le risque de vieillissement cérébral/cognitif problématique [de « démence »].)

 

Les auteurs signalent que le suivi des personnes, plus court que dans d’autres études, a peut-être conduit à sous-estimer l’influence de l’hypertension. Par ailleurs, ayant examiné une cohorte de plus de 65 ans, ils ne leur était pas possible d’estimer la durée nécessaire d’exposition à des facteurs de risque pour qu’apparaisse un déclin cognitif ou de déterminer l’âge auquel une intervention ou un programme de prévention serait le plus efficace. Plus généralement, les auteurs reconnaissent que des relations causales entre les facteurs de risque et l’incidence d’un déclin cognitif ne peuvent évidemment pas être fermement établies,

 

Il faut ajouter que le fait d’avoir regroupé les personnes ayant présenté une « démence » et celles ayant manifesté un « trouble cognitif léger » (« Mild Cognitive Impairment ; MCI ») n’est pas sans problème, compte tenu de la multitude de facteurs qui peuvent conduire à une performance cognitive faible (voir notre chronique « Pour en finir avec le diagnostic catégoriel de MCI »).

 

Enfin, différents facteurs pouvant avoir un impact important dans la survenue d’un vieillissement cérébral/cognitif plus ou moins problématique et pouvant aussi faire l’objet d’interventions, voire, pour certains, de programmes de prévention, n’ont pas été abordés dans cette étude, en particulier le stress, l’engagement dans des activités cognitives stimulantes, l’activité physique ou encore le réseau social.

 

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Ritchie, K., Carrière, I., Ritchie, C.W., Berr, C., Artero, S., & Ancelin, M.-L. (2010). Designing prevention programmes to reduce incidence of dementia : prospective cohort study of modifiable risk factors. British Medical Journal, doi:10.1136/bmj.c3885

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17 août 2010 2 17 /08 /août /2010 17:54

Diverses études longitudinales ont mis en évidence que les personnes qui avaient un niveau scolaire plus élevé (plus d’années d’études) au début de leur vie présentaient un risque moindre de présenter un vieillissement cérébral/cognitif problématique (une « démence »).

 

Le niveau de scolarité est relié au statut socio-économique, à un style de vie plus sain et plus avantageux et, possiblement, à une exposition moindre aux toxines environnementales. Ces différents facteurs pourraient ainsi contribuer à la réduction du risque de développer une « démence ». Une autre hypothèse, dite de la réserve cérébrale/cognitive, postule que les personnes plus scolarisées pourraient compenser leurs atteintes neuropathologiques : en d’autres termes, les personnes plus scolarisées auraient besoin de plus d’atteintes neuropathologiques pour présenter une « démence » que les personnes moins scolarisées. Cependant, des données contradictoires ont été obtenues concernant le lien entre le niveau de scolarité, le risque de « démence » et la sévérité des atteintes neuropathologiques.


Dans cette perspective, l’étude menée par les membres de l’ « Epidemiological Clinicopathological Studies in Europe » (EClipSE)  a combiné les données de trois études d’autopsies de personnes âgées issues de la population générale (ce qui a ainsi permis d’obtenir un échantillon d’une puissance statistique suffisante) afin d’explorer trois hypothèses : 1. Le niveau de scolarité protège-t-il contre l’accumulation de pathologies dans le cerveau ? ; 2. Le niveau de scolarité permet-il de compenser les déficits cognitifs associés à la pathologie ? 3. Cette compensation varie-t-elle avec la sévérité de la pathologie ?


Ces trois études européennes, qui ont permis d’obtenir un groupe de 872 personnes âgées ayant donné leur cerveau, ont débuté entre 1985 et 1991 (56% des personnes étaient qualifiées de « démentes » au moment de leur décès). Le nombre d’années d’études a été enregistré lors de l’évaluation initiale. La survenue d’une « démence clinique » (et d’autres problèmes de santé) était détectée via des entretiens réguliers de suivi (à des intervalles allant de 1 à 7 ans), complétés par des entretiens rétrospectifs avec les proches et par les données contenues dans le certificat de décès. L’examen des données neuropathologiques (plaques séniles hippocampiques et néocorticales, plaques diffuses, dégénérescences neurofibrillaires, angiopathie amyloïde cérébrale, atrophie, athérosclérose, lacunes, infarctus, hémorragies, anomalies de la substance blanche, stades de Braak, et poids du cerveau) a été effectué de la même manière dans les trois études, en se basant sur le protocole du « Consortium to Establish a Registry for Alzheimer’s Disease (CERAD) ». Des niveaux de sévérité ont été établis pour les différentes variables neuropathologiques.

 

De façon générale, ces résultats montrent qu’un plus grand nombre d’années d’études est associé à un risque réduit de « démence ». Par contre, aucune relation n’a été observée entre le niveau de scolarité et la sévérité des pathologies neurodégénératives et vasculaires.

Par ailleurs, un nombre plus élevé d’années d’études réduit le risque de « démence clinique » de façon largement indépendante de la sévérité de la pathologie cérébrale : autrement dit,  pour tout niveau spécifique de pathologie cérébrale, les personnes âgées qui ont suivi un nombre plus important d’années d’études présentent un risque réduit de démence.

Cette étude indique donc qu’un niveau scolaire plus élevé ne protège pas contre la neuropathologie neurodégénérative ou vasculaire observée chez les personnes au moment où elles meurent, mais il semble atténuer l’impact de cette pathologie sur l’expression clinique de la « démence » avant le décès.

Globalement, ces données sont en accord avec l’hypothèse de la réserve cognitive/cérébrale, selon laquelle les personnes plus scolarisées sont plus aptes à compenser la pathologie cérébrale, mais les mécanismes précis par lesquels cette compensation opère sont encore mal connus (nous reviendrons sur cette question dans une de nos futures chroniques). Quoi qu’il en soit, ces données montrent en quoi il est essentiel d’investir dans l’éducation, non seulement pour des raisons générales d’équité, mais aussi pour permettre un vieillissement cérébral/cognitif optimal.


Il faut enfin relever que si le niveau de scolarité semble agir sur le vieillissement cérébral/cognitif via la réserve cognitive/cérébrale, d’autres facteurs tels que le stress durant la cinquantaine ou les toxiques environnementaux (voir notamment nos chroniques « Risque de démence et stress psychologique » et « Menaces environnementales sur la santé cérébrale ») pourraient affecter plus directement  l’intégrité cérébrale via différents types de mécanismes (par ex., inflammatoires, oxydatifs, vasculaires ; White, 2010).   

 

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EClipSE Collaborative Members (2010). Education, the brain and dementia. Brain, 133, 2210-2216.

White, L. (2010). Educational attainment and mid-life stress as risk factors for dementia in late life. Brain, 133, 2180-2184.

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