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A propos des auteurs

  • Martial Van der Linden est docteur en psychologie, professeur honoraire de neuropsychologie et psychopathologie aux Universités de Genève et de Liège. Une partie de ses travaux est consacrée aux effets du vieillissement sur le fonctionnement dans la vie quotidienne, et ce, dans une perspective plurifactorielle et intégrative.
  • Anne-Claude Juillerat Van der Linden est docteure en psychologie, chargée de cours à l'Université de Genève et psychologue clinicienne spécialisée en neuropsychologie. Après 20 ans en tant que responsable à la Consultation mémoire des Hôpitaux universitaires de Genève, elle a créé et dirige la consultation "Vieillir et bien vivre" à la maison de santé Cité Générations.
  • Tous deux ont fondé en 2009 une association du nom de VIVA (Valoriser et intégrer pour vieillir autrement), qui promeut à l'échelle locale des mesures de prévention du vieillissement cérébral problématique.

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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 18:38

Résumé

Le mouvement appelé «Rétablissement» (« Recovery »)  ou « Réappropriation de soi », qui s’est développé ces 20 dernières années dans le domaine de la réadaptation d’adultes souffrant de problèmes psychiatriques, nous paraît constituer une voie intéressante dans le soutien qui peut être apporté aux personnes présentant un vieillissement cérébral et cognitif problématique. Pour les tenants de ce mouvement, « il faut relever le défi qu’impose l’incapacité - quelle qu’elle soit - et retrouver une nouvelle intégrité qui soit valorisante et ce, à l’intérieur et même au-delà des limites qu’impose cette incapacité » (Anthony, 1993).  

Le rétablissement et la réappropriation de soi ne signifient pas la fin de la souffrance psychologique, ni la disparition des troubles et difficultés, mais ils impliquent de retrouver ou trouver un sens à la vie, un sentiment de bien-être, une place dans la société selon son choix, le pouvoir d’agir, un rôle social, après avoir souffert ou en dépit de troubles psychologiques.

Dans une publication récente,  Daley et al. (2012) ont examiné dans quelle mesure le cadre conceptuel de l’approche du rétablissement pouvait s’appliquer aux personnes âgées présentant des problèmes psychologiques, y compris une « démence ». Les auteurs ont mis en évidence certaines composantes du rétablissement qui sont communes à celles identifiées pour le rétablissement d’adultes plus jeunes, comme p. ex.,  l’importance du sentiment de responsabilité ou encore l’implication dans la communauté. Cependant, ils ont aussi identifié des composantes assez spécifiques aux personnes âgées. Ainsi, notamment, les personnes âgées n’aspirent pas à un sentiment d’identité nouveau ou modifié, mais ont plutôt le souhait de rester elles-mêmes (de conserver leur identité). De même, les personnes âgées aspirent plus au soutien des personnes avec lesquelles elles sont en relation depuis longtemps que des personnes qui vivent les mêmes problèmes qu’elles (le soutien des pairs).

Dans une autre étude récente, Jha et al. (2012) ont apporté des données préliminaires montrant l’efficacité, chez des personnes avec une « démence », d’une intervention de type rétablissement/réappropriation de soi et focalisée sur les besoins des personnes en termes de bien-être (dans ses différentes dimensions).

Ce type d’intervention nous paraît parfaitement s’intégrer dans l’approche que nous avons défendue dans plusieurs de nos chroniques, à savoir une approche centrée sur la personne, visant des buts spécifiques dans la vie quotidienne et fondée sur différents types de concepts et d’interventions. En particulier, cette intervention contribue à élargir le regard qu’on porte sur la personne âgée et à mettre davantage l’accent sur le sens qu’elle donne à sa vie et à ses activités, sur son sentiment de bien-être, sur son pouvoir d’agir et son sentiment de contrôle, sur son sentiment d’identité, sur ses relations sociales et sa place dans la société, ainsi que sur la stigmatisation dont elle fait l‘objet.

 

Les vacances sont terminées et nous sommes heureux de reprendre contact avec vous via une nouvelle chronique. L’été est propice à la pensée libérée et à la découverte… Dans ce contexte, nous avons pris connaissance de deux publications récentes (Daley et al., 2012 ; Jha et al., 2012)  qui nous paraissent ouvrir une voie intéressante et complémentaire dans le soutien qui peut être apporté aux personnes présentant un vieillissement cérébral et cognitif problématique.

Ces publications s’inscrivent dans le cadre plus général du mouvement appelé «Rétablissement» (« Recovery »)  et « Réappropriation de soi », qui s’est développé ces 20 dernières années dans le domaine de la réadaptation d’adultes souffrant de problèmes psychiatriques (pour une présentation de ce mouvement et des principes de réhabilitation psychosociale qui en découlent, voir le numéro de janvier/février 2012 de la revue PLURIELS, 94-95, (http://www.mnasm.com/files/uploads/Publications/RevuePluriels/revue-pluriels-554.pdf).

Initialement, ce mouvement a été mis en place par des personnes avec problèmes psychiatriques qui ont fait l’expérience du rétablissement ou de la réappropriation de soi et qui ont souhaité soutenir celles ou ceux voulant s’engager dans une telle démarche. Pour les tenants de ce mouvement, « il faut relever le défi qu’impose l’incapacité - quelle qu’elle soit - et retrouver une nouvelle intégrité qui soit valorisante et ce, à l’intérieur et même au-delà des limites qu’impose cette incapacité » (Anthony, 1993).

Le rétablissement et la réappropriation de soi ne signifient pas la fin de la souffrance psychologique, ni la disparition des troubles et difficultés, mais ils impliquent de retrouver–ou trouver– un sens à la vie, un sentiment de bien-être, une place dans la société selon son choix, le pouvoir d’agir, un rôle social, après avoir souffert ou en dépit de troubles psychologiques.

Les aspects du processus de rétablissement ou de réappropriation de soi peuvent être caractérisés comme suit (Farkas & Vallée, 1996) : Je n’existe pas / J’existe ; Je ne suis pas une personne réelle / Je suis une personne réelle ; Je suis piégé / J’ai le choix ; Je n’ai pas d’espoir / J’ai de l’espoir ; Mes sentiments me trahissent / J’ai confiance en mes sentiments ; Je suis ma « maladie » (mes troubles) / Je suis une personne qui a une « maladie » (des troubles); Je ne compte pas / J’ai mon mot à dire.

A un niveau plus conceptuel, Leamy et al. (2011) ont effectué une revue systématique des publications sur le rétablissement et ont identifié cinq composantes clés du processus de rétablissement et de réappropriation de soi :

* Être en relation : être soutenu par les pairs et groupe de soutien, faire partie de la communauté.

* Espoir et optimisme concernant le futur : croire en la possibilité d’une réappropriation de soi, motivation à changer, pensée positive, apprécier les succès.

* Identité : reconstruire/redéfinir un sentiment positif d’identité, surmonter la stigmatisation.

* Sens à la vie : donner un sens aux difficultés rencontrées, spiritualité, qualité de vie, des activités qui ont un sens, des rôles et buts sociaux.

* Responsabilisation : responsabilité personnelle, contrôle sur sa vie, focalisation sur ses forces.

Elisabeth Giraud Baro (dans un entretien publié dans le numéro susmentionné de la revue PLURIELS) mentionne en quoi « Le rétablissement et la reprise du pouvoir d’agir des personnes mettent fin au "tout médical" qui a longtemps régi la manière de penser la "prise en charge" (quelle expression critiquable !) des malades mentaux ». Dans le même numéro, Bernard Pachoud indique que ces pratiques sont guidées « […] prioritairement par des valeurs (notamment de respect et de promotion de l’autodétermination), plus que par des critères d’efficacité. Ces valeurs constituent la dimension éthique propre à la démarche de rétablissement et impliquent une assez profonde redéfinition des rapports entre "accompagnants" et "accompagnés"». Il ajoute qu'il ne faut pas perdre de vue les transformations que cette approche requiert dans l'organisation de la politique et des interventions de santé mentale.

Rétablissement et réappropriation de soi chez les personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique

On voit aisément en quoi ce mouvement peut éveiller un écho chez celles et ceux qui sont en contact avec des personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique. 

Dans ce contexte, Daley et al. (2012) ont examiné dans quelle mesure le cadre conceptuel de l’approche du rétablissement et de la réappropriation de soi pouvait s’appliquer aux personnes âgées présentant des problèmes psychologiques, y compris une « démence ».

Afin d’identifier les composantes du rétablissement ou de la réappropriation de soi qui semblent importantes pour les personnes âgées, les auteurs ont mené et codé 38 interviews de personnes âgées et de proches aidants, recrutés au sein d’un centre de santé mentale du sud de Londres.

Les auteurs ont mis en évidence un certain nombre de composantes qui sont communes à celles identifiées pour le rétablissement d’adultes plus jeunes, comme, p. ex., l’importance du sentiment de responsabilité personnelle et le rôle des stratégies pour faire face à leurs difficultés (être informé et donner du sens à ses problèmes, avoir des relations, entreprendre des activités signifiantes,  faire partie de la communauté, initier des activités utiles pour leur santé et leur bien-être, adopter des stratégies de compensation).

De façon intéressante, ils ont aussi identifié des composantes assez spécifiques aux personnes âgées. Ainsi, les personnes âgées n’aspirent pas à un sentiment d’identité nouveau ou modifié, mais ont plutôt le souhait de rester elles-mêmes (de conserver leur identité). De plus, elles mettent également l’accent sur les stratégies (d’adaptation et de compensation) qui vont favoriser la continuité de leurs activités, de leurs rôles sociaux, etc., et qui vont contribuer à renforcer leur identité existante. De façon plus spécifique, les personnes âgées aspirent plus au soutien des personnes avec lesquelles elles sont en relation depuis longtemps que des personnes qui vivent les mêmes problèmes qu’elles (le soutien des pairs). Les personnes âgées mettent également davantage l’accent sur la coexistence de difficultés psychologiques et physiques, avec le souhait de pouvoir adopter des stratégies visant à faire face à ces deux types de difficultés.

En ce qui concerne plus particulièrement  les personnes âgées ayant reçu un diagnostic de « démence », deux éléments paraissent influencer plus spécifiquement leur expérience de rétablissement et de réappropriation de soi : le changement de leur état au fil du temps et le besoin croissant de soutien d’autrui.

Une intervention visant au rétablissement et à la réappropriation de soi chez les personnes âgées présentant  une « démence »

Jha et al. (2012) ont entrepris un essai randomisé contrôlé préliminaire visant à examiner l’efficacité d’une intervention de rétablissement sur le bien-être global de personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » (de divers types) ou de « trouble cognitif léger ». Trente-quatre personnes ont participé à cet essai et ont été réparties entre le groupe « rétablissement » (n = 17 ; âge moyen : 78.47 ans) et le groupe de contrôle (n = 17 ; âge moyen : 79 ans).

L’intervention de rétablissement était constituée de deux phases. La première avait pour but d’évaluer le bien-être des personnes et d’explorer avec la personne et ses proches la façon de l’améliorer. Afin d’évaluer les domaines du bien-être à accroître,  les auteurs ont élaboré un questionnaire à 10 items évaluant 10 dimensions du bien-être durant les dernières semaines (sur une échelle à 5 niveaux) : satisfaction de vie, optimisme, estime de soi, maîtrise et sentiment de contrôle, avoir un but dans la vie, sentiment d’appartenance et de soutien, bien-être émotionnel, bien-être physique, bien-être spirituel, bien-être financier (p. ex., « Je me sens aimé et proche d’autres personnes » : Tout le temps, Souvent, Parfois, Rarement, Jamais).

Sur cette base, un plan d’intervention était mis en place, qui était ensuite discuté avec la personne et ses proches (en abordant aussi le diagnostic et leur ressenti). Ainsi, par exemple, à partir de son évaluation et d’un entretien avec ses proches, les besoins suivants d’une des personnes (Madame A.) ont été intégrés dans son plan de rétablissement :

* perte de confiance dans la marche et réduction de mobilité suite à une chute, avec nécessité d’utiliser un palan (ce qui a eu un impact important sur son bien-être émotionnel) : achat d’un mini-vélo d’exercice et programme d’utilisation deux fois par jour ; après deux mois, Madame A. a été capable de se déplacer en utilisant un déambulateur ; elle s’est dite très reconnaissante du fait qu’on avait écouté ce qui était important pour elle ;

* souhait d’être une « grand-mère amusante, qui fait des gâteaux, plutôt qu’une personne ennuyeuse qui se tient assise dans un coin » : ses capacités culinaires étant intactes, elle a été capable de faire des gâteaux avec du soutien et des encouragements ; l’infirmière a par ailleurs contribué à ce que la famille adopte des relations plus naturelles, plutôt que de rester enfermée dans un rôle « soignant – soigné » ;

* Madame A. ressentait que les soignants étaient toujours pressés, ne lui laissaient pas assez d’autonomie dans ses soins personnels et interagissaient peu avec elle : l’évaluation a permis d’identifier ce qu’elle était capable de faire seule et le personnel soignant a été encouragé à favoriser cette plus grande autonomie.

* Madame A. avait un petit-fils âgé de 12 mois, qui pleurait toujours quand il était en visite chez elle, ce qui contribuait à raccourcir les visites : Madame A a été encouragée à acheter des jouets pour son petit-fils, ce qui a permis de l’occuper, de permettre aux membres de la famille de rester plus longtemps et de rendre la visite plus agréable et de meilleure qualité.  

Dans la deuxième phase (d’implémentation du plan d’intervention), des conseils relatifs au plan de rétablissement –ainsi qu’un soutien et des encouragements à travailler sur les objectifs fixés– étaient fournis aux personnes durant des visites mensuelles d’une durée d’une heure, et ce pendant 6 mois (visites réalisées par une infirmière). Plutôt que de se centrer sur la « démence », les personnes étaient incitées à penser en termes de « leur rôle en tant que épouse, mari, grand-père/mère, etc. ». Elles recevaient également des informations visant à accroître leur compréhension des objectifs et leur capacité d’aller de l’avant dans leur vie. 

En ce qui concerne la condition de contrôle, les personnes recevaient également un ensemble de visites mensuelles pendant 6 mois, constituées de conversations générales sur des sujets neutres (sans évaluation détaillée et discussion des besoins de bien-être).

Les résultats ont montré une amélioration significativement plus importante du bien-être (évalué par le WHO Wellbeing Index) chez les personnes ayant reçu l’intervention de rétablissement que chez les personnes dans la condition de contrôle.

Cet essai, reconnu comme préliminaire, comporte effectivement plusieurs limites : en particulier, l’évaluation des effets de l’intervention est peu élaborée et l’on ne dispose que de très peu d’informations sur l’établissement des objectifs et du plan d’intervention, ainsi que sur le contenu des visites mensuelles. On peut également regretter que ce type d’intervention soit mené sans la contribution de psychologues, qui pourraient fournir un cadre conceptuel et méthodologique plus précis pour la mise en place de l’évaluation du bien-être (en particulier dans ses dimensions émotionnelle, identitaire, d’estime de soi, de sentiment d’auto-efficacité, etc.), ainsi que dans l’élaboration des stratégies d’intervention.

Néanmoins, ce type d’intervention nous paraît parfaitement s’intégrer dans l’approche que nous avons défendue dans plusieurs de nos chroniques, à savoir une approche centrée sur la personne, visant des buts spécifiques dans la vie quotidienne et fondée sur différents types de concepts et d’interventions (voir notamment notre chronique « Quelles interventions psychologiques dans le vieillissement cérébral/cognitif problématique ? »).

En particulier, cette intervention contribue à élargir le regard que l’on porte sur la personne âgée et à mettre davantage l’accent sur le sens qu’elle donne à sa vie et à ses activités, sur son sentiment de bien-être, sur son pouvoir d’agir et son sentiment de contrôle, sur son sentiment d’identité, sur ses relations sociales et sa place dans la société, ainsi que sur la stigmatisation dont elle fait l’objet.

Une telle démarche suppose une modification de la relation d’aide, où les intervenants ne se cachent pas derrière une couverture professionnelle, mais mettent en avant l’élément humain (voir Cnaan et al., 1988, pour une présentation des principes de la réhabilitation psychosociale qui s’inscrivent dans le contexte du mouvement de rétablissement et de réappropriation de soi ; une synthèse en français de ces principes peut être trouvée dans le numéro de la revue PLURIELS mentionné plus haut). Par ailleurs, elle implique d’entendre et de respecter le point de vue des personnes, de prendre en compte ce qu’elles disent ou expriment sur leur vécu, leurs souhaits et leurs besoins et de les inclure directement dans l’élaboration et l’évaluation des soins et interventions (voir notre chronique « Prendre réellement en compte le point de vue des personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique »).

Cette approche implique aussi d’être au plus proche de l’environnement de vie de la personne et, en ce sens, d’offrir aux personnes âgées présentant un vieillissement cérébral problématique, ainsi qu’à leurs proches, des possibilités d’évaluation, de conseils, d’interventions et de suivi au sein même de leur milieu de vie, et non dans des structures spécialisées et médicalisées, telles que les cliniques de la mémoire (voir notre chronique « Une autre façon d’organiser les cliniques de la mémoire ? ») …

 

supergrandma

Une image de la série que le photographe Sacha Goldberger a

consacrée à sa grand-mère de 91 ans http://www.sachabada.com

 

Anthony, W. (1993). Recovery from mental illness: The guiding vision of the mental health service system in the 1990’s. Innovations and Research, 2, 17-25.

Cnaan, R. A., Blankertz, L. E., Messinger, K., & Gardner, J. R. (1988). Psychosocial rehabilitation: Toward a definition. Psychosocial Rehabilitation Journal, 11, 61-77.

Daley, S., Newton, D., Slade, M., Murray, J., & Banerjee, S. (2012). Development of a framework for recovery in older people with mental disorder. International Journal of Geriatric Psychiatry, sous presse (DOI: 10.1002/gps.3855).

Farkas, M., & Vallée, C. (1996). De la réappropriation au pouvoir d’agir : la dimension discrète d’une réelle réadaptation. Santé mentale du Québec, 21, 21-32.

Jha, A., Jan, F., Gale, T., & Newman, Ch. (2012). Effectiveness of a recovery-orientated psychiatric intervention package on the wellbeing of people with early dementia: a preliminary randomized controlled trial. International Journal of Geriatric Psychiatry, sous presse (DOI: 10.1002/gps.3863).

Leamy, M., Bird, V., Le Boutillier, C., Williams, J., & Slade, M. (2011). A conceptual framework for personal recovery in mental health: systematic review and narrative synthesis. British Journal of Psychiatry, 199, 445-452.

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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 21:27

Résumé de la chronique

Les loisirs sont considérés comme un espace idéal permettant aux groupes marginalisés de résister aux structures de pouvoir et aux idéologies. Dans ce contexte, les loisirs fournissent aux personnes âgées un lieu de résistance à la perte de pouvoir et d’indépendance que propagent les stéréotypes sur le vieillissement et qui découlent aussi du processus de vieillissement en tant que tel. Plus spécifiquement, l’engagement dans des activités de loisirs permet aux personnes présentant une « démence » (y compris celles vivant dans une structure d’hébergement à long terme) de mettre en avant leur autonomie, leur indépendance et le maintien de certaines capacités, toutes caractéristiques pouvant leur être déniées par les autres.

Les activités de loisirs permettent ainsi aux personnes présentant une « démence » de contrer les menaces qui pèsent sur leur identité, d’affirmer les aspects de l’identité qu’elles valorisent et d’établir de nouvelles dimensions identitaires. Les loisirs constituent aussi une diversion par rapport aux événements de vie négatifs, amènent à une attitude plus optimiste concernant le futur, aident au développement personnel et contribuent au sentiment de continuité personnelle.

Il apparaît donc essentiel de favoriser l’accès des personnes âgées ayant un vieillissement cérébral/cognitif problématique et, plus généralement, de toutes les personnes âgées, à des activités de loisirs favorisant la continuité et la transformation de l’identité : la continuité en adaptant les activités pour qu’elles puissent être maintenues en dépit des difficultés cognitives, la transformation en offrant des possibilités de nouvelles activités et en suscitant de nouveaux intérêts.

Il ne s’agit donc pas uniquement de proposer des activités de divertissement mais aussi de permettre aux personnes âgées d’exercer et de manifester leurs capacités. Il importe aussi de déterminer les activités qui ont un sens pour chaque personne et, pour ce faire, il faut entendre ce que les personnes âgées ont à dire et en tenir compte.

Par ailleurs, on reconnaît actuellement l’importance qu’il y a à proposer aux personnes âgées des appuis et des activités qui soient intégrés dans leur communauté de vie. Dans cette perspective, les Arts Communautaires Engagés (ACE) ont été promus afin de soutenir l’intégration sociale des personnes âgées. Les projets ACE fournissent un environnement dans lequel des artistes professionnels collaborent avec des personnes (notamment des personnes âgées) afin de créer une œuvre ou un spectacle sur un thème qui est pertinent pour la communauté de vie des participants. L’idée est que cette œuvre ou ce spectacle soient finalement présentés dans un espace public pour que la communauté dans son ensemble puisse y avoir accès et les apprécier. Une étude a montré que les personnes âgées en risque d’isolement social et qui ont participé à ce type de projet ont étendu leurs relations au sein de la communauté, ont été reconnues et valorisées pour leur contribution et, en travaillant ensemble pour un but partagé, ont établi des liens forts avec les autres membres du groupe.

En conclusion, il apparaît que les activités de loisirs (insérées dans la communauté de vie) représentent un espace de liberté apte à procurer du plaisir, ainsi que des moments de diversion face aux tensions de la vie quotidienne. Mais elles contribuent aussi à favoriser le maintien et le développement de l’identité, l’indépendance, le sentiment de continuité personnelle et l’intégration sociale des personnes présentant un vieillissement cérébral et cognitif problématique.

Relevons enfin que mettre l’accent sur les activités de loisirs (dans leur diversité, incluant le bénévolat, les activités associatives et militantes, l’aide à autrui), c’est aussi s’affranchir d’une vision productiviste de la société, qui conduit à associer de façon privilégiée vieillissement actif, travail professionnel des personnes âgées et allongement de l’âge de la retraite.

Il a été montré que les personnes âgées qui participent à des activités de loisirs qu’elles apprécient rapportent une satisfaction de vie plus élevée, développent des réseaux sociaux plus forts et jouissent d’une meilleure santé (voir Genoe, 2010).

De façon plus spécifique, différentes études indiquent que des activités de loisirs riches et stimulantes (activités cognitives, sociales et physiques) peuvent différer la survenue d’un vieillissement cérébral/cognitif problématique (voir p. ex., notre chronique « Maintenir des activités cognitives stimulantes chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique ou une démence »). De même,  d’autres recherches ont mis en évidence que le fait d’avoir des buts dans la vie et de donner une signification à son existence est associé à un risque moindre de déclin cognitif et de handicap (voir notre chronique « Des buts dans la vie et une existence qui a un sens réduisent le risque de vieillissement problématique »).

Par ailleurs, les activités de loisirs semblent constituer un des éléments qui participent à un vieillissement réussi. En effet, comme l’ont montré Reichstadt et al. (2010),  les personnes âgées considèrent que la réussite du vieillissement dépend, d’une part, de la possibilité de se développer (via la sélection d’activités qui participent au développement personnel, au plaisir et à l’épanouissement, ainsi qu’à l’amélioration du bien-être des autres) et, d’autre part, au fait de s’accepter et d’être satisfait de ce que l’on est (à savoir, être à l’aise avec soi-même et ses expériences passées et effectuer une évaluation réaliste de soi).

Il faut ajouter que les activités de loisirs peuvent contribuer à réduire les trois problèmes principaux qui contribuent à la souffrance des personnes âgées vivant dans des structures d’hébergement à long terme, à savoir l’ennui, la solitude et le sentiment d’inutilité et d’impuissance (Clare et al., 2008).

Les loisirs comme un espace de résistance

Les loisirs sont considérés comme un espace idéal permettant aux groupes marginalisés de résister aux structures de pouvoir et aux idéologies (voir, p. ex., l’engagement des femmes dans des activités atypiques, en dépit des stéréotypes de genre).

Dans ce contexte, les loisirs (dans leurs dimensions de satisfaction intrinsèque et de liberté perçue) peuvent fournir aux personnes âgées un espace de résistance à la perte de pouvoir et d’indépendance que propagent les stéréotypes sur le vieillissement (la personne âgée considérée comme malade, fragile, solitaire et incompétente) et qui découle aussi du processus de vieillissement en tant que tel. En d’autres termes, si les activités de loisirs fournissent la possibilité d’exercer sa liberté et son auto-détermination, elles permettent également aux personnes âgées d’accroître leur contrôle personnel et leur liberté de choix, et donc de résister aux contraintes et aux restrictions.

Genoe (2010) a montré en quoi ce constat s’appliquait aussi aux personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique (une « démence), lesquelles sont encore davantage l’objet de stigmatisation et de discrimination.

L’engagement dans des activités de loisirs permet notamment aux personnes présentant une « démence » (y compris celles vivant dans une structure d’hébergement à long terme) de mettre en avant leur autonomie, leur indépendance et le maintien de certaines capacités, toutes caractéristiques pouvant leur être déniées par les autres (le personnel soignant, la famille, les amis, le voisinage).

Quelques travaux (voir Genoe, 2010) portant sur l’expérience subjective des personnes présentant une « démence » ont constaté que ces personnes pouvaient utiliser les activités de loisirs pour maintenir ou établir leur identité (p. ex., jouer de l’accordéon pour marquer son identité de musicien), face aux identités sociales ou institutionnelles (négatives et déficitaires) qui leur sont assignées. Les activités de loisirs permettent également aux personnes âgées avec une « démence » de manifester qu’elles sont bien l’agent autonome de leurs actions et que leurs actions ont un sens. Elles leur permettent aussi d’être confrontées à de nouvelles expériences, d’exprimer et de partager leur sens de l’humour et de contribuer avec d’autres à un but commun (voir p. ex., le programme d’expression créative « TimeSlips » destiné à des personnes présentant un vieillissement cérébral et cognitif très problématique ; voir notre chronique « Un premier atelier de TimeSlips en Suisse Romande »).

Ces observations demeurent cependant encore très limitées et il y a un besoin important de recherches visant à explorer de façon approfondie le potentiel des activités de loisirs en tant qu’espace de résistance dans le contexte de la « démence ». Il s’agirait aussi d’identifier les facteurs pouvant entraver ce potentiel de résistance et d’examiner dans quelle mesure certaines activités de loisirs peuvent même, au contraire, représenter un lieu de reproduction des stéréotypes sur la « démence ».

Il faut relever que cette façon de concevoir les loisirs diffère clairement de celle qui attribue une valeur essentiellement « thérapeutique » aux loisirs dans la « démence » (p. ex., art-thérapie, musicothérapie, jardin thérapeutique, etc.) et qui, ce faisant, renforce la pathologisation du vieillissement.

Activités de loisirs et maintien de l’identité

Genoe et Dupuis (2011) ont entrepris une étude visant à explorer le rôle joué par les activités de loisirs dans le maintien de l’identité chez des personnes ayant reçu le diagnostic de « démence » à un stage léger.

Cette étude a porté sur 4 personnes (âgées de 58, 70, 77 et 82 ans)  et a été menée dans une perspective phénoménologique. Les données ont été obtenues sur une période de 8 mois, via différentes méthodes : 4 entretiens pour chaque participant, une méthode (« Photovoice ») dans laquelle les personnes devaient photographier et commenter leur vie quotidienne et l’observation participative des personnes durant leurs activités de loisirs (l’examinateur étant à la fois participant à et observateur de l’activité).

Les résultats ont tout d’abord montré que les personnes âgées étaient confrontées à une série de menaces pour leur identité : perte des rôles, perte de confiance, perte d’indépendance, images et attentes dégradantes.

Néanmoins, ces personnes ont trouvé différents  moyens pour maintenir et réaffirmer leur identité. En particulier, certains participants ont utilisé les activités de loisirs dans le but de changer le point de vue d’autrui et de démontrer les contributions qu’ils pouvaient apporter en dépit de leurs difficultés cognitives (p. ex., une des personnes s’est engagée dans la défense de la cause des personnes ayant une « démence »).

Les personnes âgées ont également exploité les activités de loisirs pour insister sur le fait qu’elles étaient toujours les mêmes personnes et pour appuyer les aspects valorisés de leur identité  (p.ex., le fait de jouer au golf permettait de mettre en avant l’importance de l’activité physique pour l’identité de la personne), ainsi que pour démontrer leurs capacités (p. ex., réaliser un nouveau travail au crochet).

De plus, les personnes âgées ont tenté de maintenir leur identité en s’engageant dans des activités de loisirs leur permettant d’apprendre de nouvelles habiletés  et de maintenir des contacts avec des amis et des membres de leur famille (p. ex., apprendre à utiliser un ordinateur ou à jouer aux cartes, en étant aidé par un membre de sa famille).

Les personnes âgées se sont également engagées dans des activités de loisirs uniquement pour prendre du plaisir aux choses simples de la vie, avec souvent un plaisir plus intense qu’avant le diagnostic de « démence » (p. ex., apprécier davantage une invitation). En outre, les activités de loisirs  représentent pour ces personnes un moment de liberté qui permet de se détendre. Il s’agit aussi d’un moyen de revendiquer son espace privé (avoir son coin à soi), ce qui procure un sentiment de sécurité et de « chez soi ».

Les activités de loisirs contribuent en outre au sentiment d’avoir des buts dans la vie, ainsi qu’au sentiment de les avoir atteints (ce qui suscite et renforce la confiance en soi, la fierté et la valorisation personnelle). Les buts associés aux activités de loisirs sont à la fois généraux (maintenir ses capacités cognitives et son indépendance) et spécifiques (réaliser chaque jour quelque chose, comme, p. ex., appeler un ami au téléphone ou réaliser un puzzle). La réalisation de ces buts encourage les personnes à tenter des choses difficiles en dépit des défis auxquels elles sont confrontées au quotidien et à trouver de nouveaux moyens d’effectuer des activités qui ont un sens.

Enfin, les activités de loisirs participent au maintien de l’identité en favorisant l’installation de souvenirs positifs durables, qui peuvent être partagés avec les personnes aimées (voir notre chronique « Une approche moins réductionniste des difficultés de mémoire épisodique et autobiographique associées au vieillissement »). Par exemple, une participante a réalisé un poème pour chacun de ses petits-enfants : le fait de penser aux rencontres plaisantes avec ses petits-enfants et d’utiliser la poésie comme un moyen de partager ses souvenirs a permis de renforcer son rôle en tant que grand-maman et de résister à la perte possible de son identité future, en garantissant que les membres de sa famille se souviendront d’elle de la façon qu’elle le souhaite, à savoir une grand-mère aimante, et pas comme une « victime de la démence ».

En résumé, les activités de loisirs représentent un lieu idéal pour contrer les menaces sur l’identité, pour affirmer les aspects de l’identité que les personnes valorisent et pour établir de nouvelles dimensions de l’identité. De façon plus spécifique, les loisirs constituent une diversion par rapport aux événements de vie négatifs, amènent à une attitude plus optimiste concernant le futur, aident au développement personnel et à une transformation personnelle (en fournissant un sentiment de normalité, en renforçant des aspects valorisés de la vie et en permettant de découvrir de nouvelles dimensions de soi) et contribuent au sentiment de continuité personnelle et à l’élaboration d’un récit de vie qui relie passé, présent et futur (Kleiber et al., 2002).

Ces observations indiquent en quoi il est essentiel de favoriser l’accès des personnes âgées ayant un vieillissement cérébral/cognitif problématique et, plus généralement, de toutes les personnes âgées, à des activités de loisirs favorisant la continuité et la transformation de l’identité : la continuité en adaptant les activités pour qu’elles puissent être maintenues en dépit des difficultés cognitives (voir, p. ex., le travail d’adaptation de l’activité de tricot que nous avons réalisé auprès d’une personne ayant reçu un diagnostic de « démence » : Adam, Van der Linden, Juillerat, & Salmon, 2000) ; la transformation en offrant des possibilités de nouvelles activités et en suscitant de nouveaux intérêts.

Il ne s’agit pas uniquement de proposer des activités de divertissement, mais aussi de permettre aux personnes âgées d’exercer et de démontrer leurs capacités. Il importe également de déterminer les activités qui ont un sens pour chaque personne et, pour ce faire, il faut entendre ce que les personnes âgées ont à dire et en tenir compte.

Dans cette perspective, Dupuis et al. (2012) ont décrit le programme MAREP (« Murray Alzheimer Research and Education Program » ; http://www.marep.uwaterloo.ca/ )  qui a été développé à l’Université de Waterloo au Canada afin d’établir des « partenariats authentiques » avec les personnes âgées ayant reçu un diagnostic de « démence », les membres de leur famille et les professionnels, dans le but d’accroître le bien-être de ces différents partenaires et de promouvoir les capacités et les contributions des personnes présentant une « démence ». Ce programme (sur lequel nous reviendrons plus en détails dans une prochaine chronique) a notamment conduit à l’élaboration d’une série de guides, issus de la collaboration étroite entre les personnes présentant une « démence », les membres de leur famille et les professionnels, et destinés à fournir des stratégies pratiques visant à améliorer la qualité de vie des partenaires impliqués dans le contexte de la « démence » (« By Us for Us Guide Partnership »).

Un de ces guides (en langue anglaise ; cliquer ici pour une copie pdf de ce guide) concerne précisément le rôle des activités de loisirs personnellement signifiantes. Il aborde de façon concrète différentes questions en lien avec ces activités, du point de vue des personnes âgées avec une « démence ». En particulier, il contient les rubriques suivantes : nous permettre de nous exprimer et d’être nous-mêmes, trouver un équilibre entre relaxation et activités, fournir l’occasion d’avoir du plaisir, de rire et de profiter de la vie, contribuer à notre communauté, fournir un sentiment de liberté face aux tensions de la vie, interagir avec nos amis et notre famille, offrir des opportunités de se sentir confronté à des défis, de croître et de se développer.

Ce guide aborde également les obstacles auxquels peuvent être confrontées les personnes âgées dans la participation à des activités de loisirs, en suggérant des pistes de réflexion : obstacles personnels (changements physiques, motivation, difficultés émotionnelles telles que faible confiance en soi, anxiété, etc.), obstacles sociaux (isolement, manque de soutien, changements dans les relations sociales) et obstacles sociétaux/institutionnels (disponibilité en moyens de transports, stigmatisation et incompréhension, disponibilité en activités signifiantes). Enfin, il propose une série de conseils et stratégies destinées aux personnes âgées elles-mêmes et à leurs proches visant à accroître la participation à des activités de loisirs ayant un sens.

Activités de loisirs au sein de la communauté

On reconnaît actuellement, et de plus en plus, l’importance qu’il y a à proposer aux personnes âgées des appuis et des activités qui soient intégrés dans leur communauté de vie. En effet, les personnes âgées, et plus encore celles ayant un vieillissement cérébral et cognitif problématique, sont à risque d’être isolées socialement  et de ne pas avoir accès à des activités de loisirs et de soutien social.  Se pose ainsi la question de savoir comment les villes et communes peuvent davantage intégrer les personnes âgées en leur sein.

Dans cette perspective, les Arts Communautaires Engagés (ACE) ont été promus afin de soutenir l’intégration sociale des personnes âgées. De façon générale, les projets ACE fournissent un environnement dans lequel des artistes professionnels collaborent avec des personnes (notamment des personnes âgées) afin de créer une œuvre ou un spectacle sur un thème qui est pertinent pour la communauté de vie des participants. L’idée est que cette œuvre ou ce spectacle soient finalement présentés dans un espace public pour que la communauté dans son ensemble puisse y avoir accès et les apprécier. Tant les capacités et l’expertise de l’artiste que les connaissances individuelles, la créativité et les expériences de vie des participants sont valorisées dans le processus de création artistique.

Dans un travail récent, Moody et Phinney (2012) ont montré (via 16 heures d’observation des participants, 9 entretiens et des analyses de documents) qu’un projet ACE mené à Vancouver a effectivement contribué à l’intégration sociale des 20 personnes âgées qui y ont participé (et qui étaient identifiées comme à risque d’isolement social). Plus spécifiquement, les personnes âgées ont étendu leurs relations au sein de la communauté, elles ont été reconnues et valorisées pour leur contribution et, en travaillant ensemble pour un but partagé, elles ont établi des liens forts avec les autres membres du groupe.

Ces données indiquent que des projets d’Arts Communautaires Engagés peuvent jouer un rôle important dans l’intégration sociale et le soutien identitaire des personnes âgées. Nous menons actuellement une réflexion, dans le cadre de l’Association VIVA que nous animons, sur la possibilité de proposer un tel projet dans le commune de Lancy où nous vivons, projet qui pourrait intégrer des personnes âgées avec et sans vieillissement cognitif problématique, ainsi que des personnes vivant à domicile et dans une structure d’hébergement à long terme.

Dès à présent, l’Association VIVA offre aux personnes âgées différentes possibilités d’activités artistiques, dont certaines intergénérationnelles et intégrant des personnes âgées vivant à domicile et en structure d’hébergement à long terme (visites commentées de galeries d’art contemporain; "café musical" [présentation d’œuvres musicales par des musiciens et participation à des concerts de musique classique ou de jazz donnés dans la commune] ; échanges avec des enfants autour de lectures ayant pour thème la vieillesse, la transmission et la solidarité intergénérationnelle ou encore de textes poétiques ; atelier de peinture dans une structure d'hébergement à long terme autour de la création d’un livre pour enfants ; voir le site de l’association, www.association-viva.org). Cet été, nous profiterons des beaux jours pour proposer aux personnes âgées et aux enfants d'un centre de loisirs une série d'activités organisées autour de créations de "land art" (oeuvres réalisées à l'extérieur à partir de matériaux naturels tels que bois, terre, pierres, etc.). Nous réfléchissons également à la mise en place d’activités intergénérationnelles de jardinage et d’horticulture au sein de la commune. Un pas supplémentaire consisterait à impliquer encore davantage les personnes âgées dans le processus d’élaboration artistique, à y associer plus fortement les personnes à risque d’isolement social et à ouvrir plus largement les productions artistiques à l’ensemble de la communauté.

Plus généralement, l’exploration du potentiel des activités de loisirs insérées dans la communauté de vie sur la qualité de vie et le bien-être des personnes âgées présentant un vieillissement cérébral et cognitif problématique (ainsi que de leurs proches) se prête tout particulièrement à des recherches-action participatives. Ce type de recherche considère les personnes comme des acteurs plutôt que comme des sujets de recherche et vise à identifier des problèmes dans la pratique, à élaborer des solutions, à examiner les processus de changement, tout en tentant de comprendre la signification et les implications des problèmes et de leurs solutions pour la communauté. Les professionnels et les personnes cherchent un terrain d’entente dans la définition du problème et l’identification de l’action qui en découlera, tout en faisant preuve de réalisme dans les attentes, en fonction du contexte (pour une illustration de ce type de recherche, voir notre chronique «Un programme d’intervention participatif et communautaire destiné à des personnes présentant une démence légère et à leurs proches »). 


En conclusion, il apparaît que les activités de loisirs (insérées dans la communauté de vie) représentent un espace de liberté apte à procurer du plaisir et de la joie, ainsi que des moments de diversion face aux tensions de la vie quotidienne, mais aussi à favoriser le maintien et le développement de l’identité des personnes âgées, leur indépendance, leur sentiment de continuité personnelle et leur intégration sociale.

Relevons enfin que mettre l’accent sur les activités de loisirs (dans leur diversité, incluant le bénévolat, les activités associatives et militantes, l’aide à autrui), c’est aussi s’affranchir d’une vision productiviste de la société, qui conduit à associer de façon privilégiée vieillissement actif, travail professionnel des personnes âgées et allongement de l’âge de la retraite.

Comme nous l’avons indiqué dans notre chronique « Quand la résistance et l’engagement viennent des plus âgés ! », en reprenant les écrits de Pascale Fautrier, l’élévation de l’âge de la retraite va d’abord concerner les plus pauvres, les plus usés par un métier pénible et asservissant, ceux qui ont une espérance de vie significativement plus courte, ceux aussi qui sont les plus susceptibles de présenter un vieillissement cérébral/cognitif problématique, comme d’ailleurs les concernerait au premier chef la réduction de la pension ou du minimum vieillesse. Cela préoccupera moins celles ou ceux qui occupent des postes intéressants et qui, en outre, ont souvent aussi un bon statut socio-économique. Pascale Fautrier ajoute que le droit à la retraite, c'est-à-dire « le droit de ne pas vivre la vie entière sous la contrainte du salariat », est attaqué, comme l’est l’Etat- providence et le droit du travail, « par la même logique qui réclame toujours davantage de sacrifices aux salariés et toujours moins aux classes possédantes (les profits des banques continuent pendant la crise : pourquoi ne peut-on faire pour les retraites ce qu'on a fait pour les banques au bord de la faillite par leur propre faute ?) ».

Plus largement, il y a dans cette question de la retraite « le droit à une existence pleine et accomplie», avec notamment la possiblité de s'engager pour un monde différent, tourné autour du vivre ensemble ». 

 

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Aînée d'un EHPAD/EMS travaillant sur le dessin de sa jeune partenaire

dans le cadre d'un atelier de peinture intergénérationnel    ©VIVA 2012


Adam, S., Van der Linden, M., Juillerat, A.C., & Salmon, E. (2000). The cognitive management of daily life activities in patients with mild to moderate Alzheimer’s disease in a day care centre: A case report. Neuropsychological Rehabilitation, 10, 485-509.

Clare, L., Rowlands, J., Bruce, E., Surr, C., & Downs, M. (2008). The experience of living with dementia in residential care: An interpretative phenomenological analysis. The Gerontologist, 48, 711-720.

Dupuis, S.L., Gillies, J., Carson, J., Whyte, C., Genoe, R., Loiselle, L., & Sadler, L. (2012). Moving beyond patients and client approaches : Mobilizing ‘authentic partnerships’ in dementia care, support and services. Dementia, sous presse (DOI: 10.1177/1471301211421063)

Genoe, M.R., & Dupuis, S.R. (2012). « I’m just like I always was »: a phenomenological exploration of leisure, identity and dementia. Leisure / Loisir, 35, 423-452.

Genoe, M.R. (2010). Leisure as resistance within the context of dementia. Leisure Studies, 29, 303-320.

Kleiber, D., Hutchinson, S., & Williams, R. (2002). Leisure as a resource in transcending negative live events: Self-protection, self-restoration, and personal transformation. Leisure Sciences, 24, 219-235.

Moody, E., & Phinney, A. (2012). A community-engaged art program for older people: Fostering social inclusion. Canadian Journal on Aging / La Revue Canadienne du Vieillissement, 31, 55-64.

Reichstadt, J.M.S., Sengtupa, G., Depp, C., Palinkas, L., & Jeste, D. (2010). Older adults’ perspectives on successful aging: Qualitative interviews. American Journal of Geriatric Psychiatry, 18, 567-575.

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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 00:04

Résumé de la chronique

Il est bien établi que les relations intergénérationnelles ont des effets bénéfiques (sur divers plans : cognitif, affectif, motivationnel, etc.) chez les personnes âgées ne présentant pas de « démence ». Les contacts intergénérationnels contribuent également à modifier les attitudes négatives que les enfants et les adolescents expriment concernant la vieillesse.                                                                                                               

Par contre, les effets d’interventions intergénérationnelles sur le fonctionnement psychologique et la qualité de vie des personnes âgées ayant reçu un diagnostic de « démence » ont été beaucoup moins étudiés. Les quelques études qui ont exploré cette question ont aussi mis en évidence des effets bénéfiques (réduction du stress, amélioration de la qualité de vie, augmentation de l’engagement constructif). Cependant, les limites méthodologiques de ces études et leur caractère préliminaire empêchent de tirer des conclusions définitives. Une exploration plus systématique, plus approfondie et plus rigoureuse des effets de programmes intergénérationnels chez les personnes âgées présentant une « démence » devrait  dès lors constituer un axe de recherche essentiel.

L’association VIVA que nous animons au sein de la ville de Lancy a mis en place différents types de programmes intergénérationnels impliquant des personnes âgées vivant à domicile ou résidant dans des structures d’hébergement à long terme, ainsi que des enfants de 4 à 12 ans. Ces programmes proposent notamment des activités artistiques, de lecture, d’amélioration de la résistance physique et de l’équilibre. Ils sont menés en lien avec les écoles de Lancy et différentes associations locales et ils font l’objet d’évaluations quantitatives et qualitatives, en collaboration avec la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education de l’Université de Genève.

 

Nous avons régulièrement mis en avant l'importance des relations intergénérationnelles pour le fonctionnement psychologique, la qualité de vie, la capacité d’engagement et le sentiment d'appartenance à une communauté des personnes âgées, y compris celles présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique (une « démence »).

Comme nous l’avons rapporté dans notre chronique « Les relations intergénérationnelles ont des effets bénéfiques tant pour les personnes âgées que pour les adolescents », plusieurs études ont montré que les contextes intergénérationnels augmentent les émotions positives, l’estime de soi et la satisfaction de vie et optimisent le fonctionnement cognitif (en particulier mnésique) des personnes âgées sans « démence » (voir Kessler & Staudinger, 2007 a). De plus, il a été observé que des contacts intergénérationnels impliquant personnes âgées et adolescents peuvent contribuer à l’augmentation de la complexité cognitive-affective des personnes âgées (i.e., envisager les personnes et les événements d’une manière ouverte, tolérante et complexe ; Kessler & Staudinger, 2007 b). Ces contacts peuvent d’ailleurs aussi avoir des effets bénéfiques sur le fonctionnement psychologique (prosocial et identitaire) des adolescents.

En outre, les contacts intergénérationnels impliquant personnes âgées et adolescents contribuent à la réduction des stéréotypes négatifs liés à l’âge (Fox & Giles, 1993). Dans la même perspective,  une recherche récente (Heyman et al., 2011) a mis en évidence que des enfants en âge préscolaire (âgés d’environ 4 ans) qui avaient la possibilité d’interagir avec des personnes âgées de façon spontanée (via des rencontres au sein du bâtiment que la garderie et la structure pour personnes âgées partageaient) et de façon plus organisée (via la mise en place de programmes d’activités intergénérationnelles) présentaient des attitudes plus positives envers les personnes âgées et les considéraient comme étant en meilleure santé en comparaison à des enfants vivant dans un contexte de garderie plus traditionnel.

Des résultats similaires ont été obtenus chez des enfants en âge scolaire. Ainsi, par exemple, Dunham et Casadonte (2009) ont montré que faire intervenir des personnes âgées dans des classes d’école primaire ou du début de l’école secondaire afin d’aider les enseignants conduisait à une augmentation des attitudes positives manifestées par les enfants envers la vieillesse. De plus, le changement dans les attitudes spécifiques concernant les personnes âgées intervenant dans les classes constituait le prédicteur le plus important de la demande d’aide adressée par les enfants aux personnes âgées.

Relations intergénérationnelles et personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique

Peu d’études se sont penchées sur les effets des relations intergénérationnelles chez les personnes âgées présentant une « démence ».

Les activités intergénérationnelles de type Montessori

Camp et Lee (2011) ont récemment passé en revue les résultats de 3 études qui ont mis en place des projets intergénérationnels impliquant des personnes âgées présentant une « démence » (légère à sévère : MMSE de 5 à 25) et des enfants en âge préscolaire (de 2 à 5 ans). Les personnes âgées ont été recrutées au sein d’un centre de jour ou d’une structure d’hébergement à long terme (intégrées dans un complexe de soin plus vaste) et les enfants au sein d’une garderie destinée aux enfants des membres du personnel de ce complexe. 

Ces projets se basent sur les activités de type Montessori. Ces activités sont structurées de manière à s’adapter aux capacités spécifiques des personnes âgées et des enfants. Ainsi, les résidents apprennent aux enfants à réaliser des activités de la vie quotidienne (p. ex., plier des vêtements ou les suspendre ; laver des vitres ou des lunettes ; se moucher), des activités cognitives (p. ex., classer des items en catégories : été/hiver, heureux/malheureux, vivant/non vivant), des activités motrices (p. ex., utiliser des outils tels que des clés, un tournevis, etc. ;  transférer des objets au moyen de baguettes), des activités conduisant à des expériences sensorielles (p. ex., identifier des parfums ou des sons ; distinguer ce qui est rugueux ou lisse), des activités d’apprentissage d’habiletés langagières et mathématiques (p. ex., apprendre des phonèmes ; apprendre des correspondances nombres-objets).

Ainsi, dans l’apprentissage des phonèmes, la lettre « t » est découpée dans du papier de verre et collée sur un bloc de bois. La personne âgée trace la lettre avec son index et son majeur et prononce « t » en même temps. L’enfant doit ensuite imiter les actions, ce qui lui donne une représentation visuelle de la lettre, une représentation auditive, une représentation tactile et une représentation kinesthésique. Une extension de cette activité consiste à trouver des noms d’objets commençant par la lettre « t ».

Les enfants et les personnes âgées travaillent par deux, sur différents types d’activités adaptées à leurs capacités, lors de séances durant de 20 à 30 minutes. Chaque personne âgée travaille avec plusieurs enfants et chaque enfant avec différentes personnes âgées. Les activités sont observées par un ou deux membres du personnel et d’autres membres aident les duos si nécessaire.

Quand une personne âgée a plus de problèmes, l’enfant et la personne peuvent davantage travailler en tant qu’équipe. Des personnes âgées ayant des problèmes encore plus importants observeront l’activité de l’enfant, tout en étant invitées à participer à l’activité ou à la réaliser en parallèle (p. ex., peindre des blocs de bois). 

Les résultats des 3 études menées par Camp et ses collaborateurs (avec des activités intergénérationnelles menées 2 fois par semaine, pendant 6 mois) montrent principalement que les activités intergénérationnelles de type Montessori conduisent à davantage d’engagement constructif (la personne âgée étant plus activement impliquée dans l’activité ou dans l’interaction avec le soignant) que dans une condition standard d’activités. Cependant, les niveaux plus élevés d’engagement constructif ne se maintiennent pas quand les personnes âgées reviennent aux activités habituelles.

Bien que menées sur des groupes limités de personnes âgées et avec des évaluations peu approfondies, ces études, clairement préliminaires, suggèrent que les activités de type Montessori constituent une manière intéressante d’initier des programmes intergénérationnels chez des personnes âgées ayant reçu le diagnostic de « démence ».

Les activités intergénérationnelles de réminiscence

Chung (2009) a examiné l’intérêt d’un programme de réminiscence d’une durée de 3 mois, élaboré dans une perspective intergénérationnelle et impliquant des personnes âgées ayant reçu un diagnostic de « démence » à un stade précoce (n=49) ainsi que des jeunes volontaires (n=117).

Chaque personne âgée était assignée à deux volontaires et chaque groupe a participé à 12 séances de réminiscence. Les volontaires fonctionnaient en tant que facilitateurs afin d’inciter les personnes âgées à partager et discuter des événements et expériences passés. Ils aidaient aussi les aînés à fabriquer un livre de vie personnalisé. Ces volontaires ont préalablement suivi une formation (avec jeux de rôle et démonstrations) et ils ont été soutenus et encouragés tout au long du programme par des personnes formées. Quinze thèmes de réminiscence focalisés sur des expériences positives et plaisantes vécues durant l’adolescence et l’âge adulte ont été suggérés aux volontaires en préparation du programme de réminiscence.

Les comparaisons pré- et post-intervention ont mis en évidence, chez les personnes âgées, une augmentation significative de la qualité de vie et une réduction significative des symptômes dépressifs. Par ailleurs, chez les volontaires jeunes, on a constaté une augmentation significative de leur compréhension des personnes présentant une « démence ». En outre, les volontaires ont montré des attitudes positives envers les personnes âgées. Ils ont également indiqué que le programme de réminiscence leur avait permis de réfléchir aux relations qu’ils entretenaient avec leurs proches âgés et qu’il avait contribué à améliorer leurs capacités de communication avec les personnes âgées.

Cette étude a également un caractère préliminaire, notamment en ce qu’elle n’a pas utilisé une condition de contrôle. En conséquence, les bénéfices observés devraient être confirmés dans une recherche davantage contrôlée. Chung (2009) insiste sur le fait que les volontaires (non professionnels) doivent impérativement suivre une formation adaptée et qu’ils doivent être soutenus et encouragés tout au long de l’intervention, avec un contrôle régulier du déroulement du programme et des réactions des participants.      

Les activités intergénérationnelles de bénévolat dans les écoles

Dans une étude randomisée contrôlée, George (2011) a exploré les effets bénéfiques, chez des personnes âgées présentant une « démence », d'un programme de bénévolat mené au sein de l’Ecole Intergénérationnelle créée, à Cleveland, par Peter Whitehouse et son épouse ( http://www.tisonline.org).

Deux classes ont été choisies : une classe avec des enfants de 5 à 6 ans et une classe avec des enfants de 11 à 14 ans. Par ailleurs, 15 personnes âgées ont participé à cette recherche : elles vivaient dans une résidence services (structure destinée à des personnes encore autonomes, mais pouvant bénéficier de diverses prestations), étaient âgées en moyenne de plus de 80 ans ans, avaient reçu un diagnostic de « démence » légère à modérée et ne présentaient pas de dépression ou d’anxiété sévère. Elles ont été réparties entre le groupe « intervention » (n=8) et le groupe de contrôle (n=7).

Dans le groupe « intervention », les participants alternaient entre des visites d’une durée d’une heure dans la classe des enfants de 5 à 6 ans et dans la classe des enfants plus âgés. Dans la classe des enfants plus jeunes, les personnes âgées interagissaient avec les enfants et étaient engagées dans des activités de chant, de lecture en petits groupes et d’écriture. Dans l’autre classe, elles participaient, avec des petits groupes de 2-3 étudiants, à des sessions intergénérationnelles de récits de vie. En tout, les personnes âgées du groupe « intervention » ont effectué 20 heures de bénévolat dans les classes.

Dans le groupe de contrôle, les personnes âgées se sont rencontrées 8 fois avec un animateur pour aborder la question du vieillissement réussi (pour un total d'environ 12 heures).    

Divers questionnaires (évaluant le stress via le « Beck Anxiety inventory », la dépression via le « Beck Depression Inventory » et le sentiment d’avoir un but et d’être utile via deux questionnaires à un item), ainsi que le MMSE, ont été administrés avant et après l’intervention intergénérationnelle ou la situation de contrôle. En outre, des entretiens individualisés d’une durée de 20 à 40 minutes ont été réalisés avec les participants, avant, pendant et après l’intervention intergénérationnelle. Des observations directes ont également été entreprises auprès des personnes âgées dans leur milieu de vie (dans la résidence services) et durant leurs activités de bénévolat à l’Ecole Intergénérationnelle. Enfin, des interviews structurées et non structurées ont été entreprises avec les soignants, la famille et le personnel de l’Ecole Intergénérationnelle et de la résidence services.

Les comparaisons relatives aux données des questionnaires et du MMSE ont essentiellement montré une diminution significative du stress après l’intervention intergénérationnelle, alors que le stress augmentait chez les participants du groupe de contrôle.

L’analyse thématique des données qualitatives issues des entretiens avec les participants et le personnel, ainsi que des observations, a permis de mettre en évidence que la qualité de vie des personnes âgées avait été positivement influencée par le bénévolat intergénérationnel, et ce via trois intermédiaires : les bénéfices perçus sur la santé (davantage d’énergie, une réduction du stress et de la dépression, une stimulation du fonctionnement cognitif), un sentiment d’avoir des buts et d’être utile (la joie d’apprendre aux enfants, la réminiscence, le maintien d’un rôle social) et les relations (proximité physique, des petits-enfants « par procuration », réconciliation ethnique, acceptation, réciprocité).

En dépit du nombre restreints de personnes âgées ayant participé à cette étude (respectivement 8 et 7 pour les groupes d’engagement intergénérationnel et de contrôle), les résultats sont très encourageants et en appellent à de nouvelles études. George (2011) indique en quoi ces recherches futures devraient bénéficier d’une approche combinant, de façon complémentaire, des méthodes d’évaluation quantitatives et qualitatives (avec, au plan qualitatif, une exploration des aspects non-verbaux, performatifs, de la qualité de vie et pas uniquement une analyse des productions verbales).

Les relations intergénérationnelles dans les structures d’hébergement à long terme

La possibilité pour les personnes âgées d’entretenir des relations intergénérationnelles constitue également un élément fondamental du changement de culture dans les structures d’hébergement à long terme, lequel consiste à passer d’une philosophie et d’une pratique qui se focalisent sur la sécurité, l’uniformité et les questions médicales à une approche dirigée vers le résident, la promotion de sa santé (psychologique et physique) et de sa qualité de vie (« Les structures d’hébergement à long terme des personnes âgées : la nécessité d’un changement de culture »).

Dans cette perspective, Black (2011) a décrit les différentes possibilités de relations intergénérationnelles qui sont offertes à des personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique et vivant dans des structures d’hébergement à long terme (unités d’assistance à l’autonomie, unités de soins spécialisés et  unités spécialisées « Alzheimer ») au sein de l’espace  « Pines of Sarasota » en Floride. Ces programmes intergénérationnels impliquent des enfants de tous âges,  allant de nourrissons à des adolescents, en passant par des enfants de l’école primaire. En outre, ces programmes s’inscrivent dans le cadre plus large d’une action visant à changer de culture dans ces structures d’hébergement à long terme, en favorisant les interactions, non seulement avec les enfants et adolescents, mais aussi avec les plantes et les animaux. Il faut relever qu’une garderie (pour enfants âgés de 6 semaines à 5 ans) a ses locaux au sein de l’espace « Pines of Sarasota » et qu’une troupe féminine de scouts s’y réunit régulièrement.

Une vaste palette d’activités intergénérationnelles est offerte dans l’espace « Pines of Sarasota » :

* Le groupe « horticulture » : supervisés par un maître jardinier, les enfants et les résidents font des semis ou des plantations et interagissent au sein du jardin des papillons.

* Les résidents âgés promènent les nourrissons et les bambins, en petits groupes ou individuellement.

* Les résidents assistent à la cérémonie marquant le passage des enfants du niveau préscolaire au jardin d’enfants et à l’école primaire.

* Des enfants du collège et du lycée interagissent avec les résidents, les interviewent, créent des collages et rédigent des histoires de vie.

* Les enfants conduisent les résidents au grand air et au soleil, en particulier ceux qui ont d’importants problèmes cognitifs et/ou qui reçoivent peu de visites.

* Les adolescents d’écoles ou d’organisations voisines vernissent les ongles des résidentes et leur mettent de la crème sur les mains.

* Les enfants préparent et organisent diverses activités sportives pour les résidents (« les jeux olympiques pour seniors »).

* Les adolescents préparent tout ce qui est nécessaire et aident les résidents pour une vente aux enchères.

* Lecture aux ou avec les résidents, en petits groupes ou individuellement.

* Les enfants envoient des courriels aux résidents, quotidiennement.

* Diverses activités impliquant les résidents âgés sont organisées par les scouts : partage de souvenirs (avec les anciens scouts), « tea party », assistance au rite de passage scout, artisanat, dégustation de chocolat, bingo, exposition canine.

A ce jour, aucune évaluation formelle de ces activités intergénérationnelle proposées au sein de l’espace « Pines of Sarasota » n’a été effectuée, mais il s’agit d’un objectif qui est en voie de réalisation, en collaboration avec l’université. Cependant, comme l’indique Black (2011), de très nombreuses observations suggèrent que ces activités bénéficient amplement tant aux personnes âgées (évocations d’émotions et de souvenirs positifs, établissement de liens affectifs, rupture de l’isolement, etc.) qu’aux enfants et adolescents (plaisir dans les activités, facilité accrue dans les interactions avec les personnes âgées, changements dans les attitudes, etc.).

Il faut signaler que les enfants ne sont pas tenus de participer à ces activités intergénérationnelles. Par ailleurs, il n’y a jamais eu de problèmes ou d’inquiétudes, mentionnés par les parents ou les enfants eux-mêmes, en lien avec ces activités. Black relève également en quoi il importe de déterminer de façon précise la durée optimale des activités afin de permettre une implication maximale des personnes âgées et des enfants. Enfin, elle observe que, même si la majorité des personnes âgées attendent avec impatience les activités intergénérationnelles, certaines préfèrent ne pas y participer.  

Conclusions

Les effets bénéfiques de relations intergénérationnels chez les personnes âgées ne présentant pas de vieillissement cérébral/cognitif problématique semblent avérés. Il faut par ailleurs relever que les contacts intergénérationnels conduisent également à des changements d’attitudes envers la vieillesse et les personnes âgées de la part des enfants et adolescents

Par contre, seuls quelques travaux ont examiné l’intérêt des programmes intergénérationnels chez les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence ». Ces recherches ont mis en évidence des effets bénéfiques de ce type d’intervention (réduction du stress, amélioration de la qualité de vie, augmentation de l’engagement constructif). Cependant, les limites méthodologiques de ces études et leur caractère souvent préliminaire empêchent de tirer des conclusions définitives sur les bénéfices que les personnes âgées avec « démence » peuvent tirer de ce type d’approche et sur la nature des mécanismes en jeu dans les changements observés.

Une exploration plus systématique, plus approfondie et plus rigoureuse des effets de programmes intergénérationnels chez les personnes âgées présentant une « démence » constitue dès lors un axe de recherche essentiel, qui devrait pouvoir bénéficier de financements adaptés.

Le développement d’activités intergénérationnelles représente un des objectifs principaux de l’association VIVA (http://www.association-viva.org). Plusieurs axes d’intervention sont actuellement mis en place, entre autres :

* un atelier de peinture intergénérationnel (« à quatre mains : des duos personne âgée/enfant, avec des enfants âgés de 6 à 12 ans), qui se tient tous les quinze jours au sein d’une structure d’hébergement à long terme (l’EMS Les Mouilles) et se clôture par un vernissage en fin d’année ;

* un groupe de lecture bimensuel impliquant des personnes âgées et des enfants âgés de 8 à 12 ans ;

* le prix Chronos de littérature : des discussions entre personnes âgées et enfants autour d’ouvrages traitant de différents aspects de la vieillesse et de la transmission entre générations ; les discussions sont menées pendant 5 semaines à raison d’une heure hebdomadaire dans 14 classes d’école primaires de la ville de Lancy et impliquent 47 personnes âgées réparties dans ces différentes classes ; ces discussions aboutiront à un vote sélectionnant l’ouvrage le plus apprécié des enfants et des aînés et à une grande fête réunissant tous les participants pour évoquer l’impact des rencontres ;

* des rencontres mensuelles entre les enfants qui fréquentent les activités parascolaires (de 16 à 18 heures) et les résidents des deux structures d’hébergement à long terme de la ville de Lancy ; les rencontres sont articulées autour des activités traditionnelles en lien avec les saisons (p. ex., discussion concernant les moyens de déplacement et les loisirs en hiver dans le passé ; activités de plantation menées par les aînés et les enfants en fonction des saisons…) ;

* programme intergénérationnel visant à accroître la résistance physique et l’équilibre, impliquant des personnes âgées et des enfants de 3-4 ans (activités en duos et en groupe) ;

L’impact de ces différentes interventions fait l’objet d’évaluations qualitatives et/ou quantitatives, menées en collaboration avec des psychologues en stage dans le contexte du MAS (Maîtrise d’Etudes Avancées) en Psychogérontologie Appliquée (Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education de l’Université de Genève). Les programmes « Prix Chronos de littérature » et « Résistance et équilibre » sont évalués d’une façon particulièrement détaillée, avec une combinaison de méthodes qualitatives et quantitatives.

De façon plus générale, l’association VIVA conduit une réflexion sur les différents moyens à mettre en place pour faire de Lancy une « ville davantage intergénérationnelle », une ville qui optimise la vie des personnes de tous les âges (en particulier les enfants, les adolescents et les personnes âgées, y compris celles présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique).

Cette réflexion doit envisager des changements à plusieurs niveaux (voir van Vliet, 2011) : l’aménagement de l’environnement physique, l’accès à la nature, la régulation des déplacements (avec un environnement où l’on peut marcher en toute sécurité), l’habitat et les structures d’hébergement, les services éducatifs, d’aide et de soins, la participation aux processus décisionnels dans la commune, l’engagement civique et la responsabilisation, les possibilités d’implication communautaire, les mesures de prévention (activité physique, nutrition, stress, etc.), la précarité sociale, les relations interculturelles, ainsi que la réduction des stéréotypes (concernant tant les personnes âgées que les jeunes) et de la médicalisation des difficultés psychologiques.

Un plus haut degré de relations intergénérationnelles est à même de créer davantage d’unité entre les générations et de susciter la mise en place de structures communautaires dans lesquelles les personnes âgées, quelles que soient leurs difficultés, pourraient trouver des buts et un rôle social valorisant, plutôt que d’être confrontées à la stigmatisation, à la marginalisation et à la peur que suscite l’approche biomédicale dominante.

Dans une perspective plus globale, George, Whitehouse et Whitehouse (2011) considèrent que les relations intergénérationnelles et la mise en place d’une pratique intergénérationnelle de l’éducation, ainsi que de la promotion de la santé et du bien-être, peuvent puissamment contribuer à renforcer le sentiment de responsabilité sociale, civique et environnementale et aider les générations actuelles et futures à affronter les défis sociaux et écologiques auxquels est confronté notre monde.  

Capture-copie-1.JPG© Curaviva*, A.-M. Nicole

* Journal de l'Association des homes et associations sociales suisses, qui a consacré son 1er numéro de 2012 à l'intergénérationnel, avec un article sur VIVA

 

Black, K. (2011). Combining the young and the young at heart: Innovative, intergenerational programming throughout the continuum of long-term care. Journal of Intergenerational Relationships, 9, 458-451.

Cameron, C.J., & Lee, M.M. (2011). Montessori-based activities as a transgenerational interface for persons with dementia and preschool children. Journal of Intergenerational Relationships, 9, 366-373.

Chung, J.C.C. (2009). An intergenerational reminiscence programme for older adults with early dementia and youth volunteers: values and challenges. Scandinavian Journal of Caring Studies, 23, 259-264.

Dunham, C., & Casadonte, D. (2009). Children’s attitudes and classroom interaction in an intergenerational education program. Educational Gerontology, 35, 453-464.

 Fox, S., & Giles, H. (1993). Accomodating intergenerational contacts: A critical and theoretical model. Journal of Aging Studies, 7, 423-451.

George, D. (2011). Intergenerational volunteering and quality of life: mixed methods evaluation of a randomized control trial involving persons with mild to moderate dementia. Quality of Life Research, 20, 987-995.

George, D., Whitehouse, C., & Whitehouse, P. (2011). A model of intergenerativity: How the intergenerational school is bringing the generations together to foster collective wisdom and community health. Journal of Intergenerational Relationships, 9, 389-404.

Heyman, J.C., Gutheil, I.A., & Whire-Ryan, L. (2011). Preschool children’s attitude toward older adults: Comparison of intergenerational and traditional day care. Journal of Intergenerational Relationships, 9, 435-444.

Kessler, E.-M., & Staudinger, U.M. (2007). Plasticity in old age: Micro and macro perspectives on social contexts. In H.-W. Whal, C., Tesch-Römer, & A. Hoff (Eds.), Emergence of new person-environment dynamics in old age: A multidisciplinary exploration. Amityville, NY: Baywood Publishing.

Kessler, E.-M., & Staudinger, U.M. (2007). Intergenerational potential: Effects of social interaction between older adults and adolescents. Psychology and Aging, 22, 690-704.

van Vliet, W. (2011). Intergenerational cities: A framework for policies and programs. Journal of Intergenerational Relationships, 9, 348-365. 

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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 22:50

Résumé de la chronique

Le concept de stimulation cognitive est devenu très populaire. Cette popularité s’inscrit parfaitement dans le contexte d’une conception du monde focalisée sur l’efficacité, le rendement, la compétition, l’individualisme, la primauté du cognitif. Par ailleurs, l’industrie s’est emparée de ce concept pour développer des produits technologiques de santé cérébrale (« brain fitness technology industry ») dont l’efficacité est loin d’être prouvée, mais qui contribuent à renforcer une approche réductionniste négligeant la multitude des facteurs influençant la santé cérébrale et le fonctionnement cognitif tout au long de la vie. Enfin, il a été montré que les programmes de stimulation cognitive n’ont pas d’effets bénéfiques sur l’état d’humeur des personnes âgées présentant une « démence », ni sur les activités de la vie quotidienne, ni sur les problèmes comportementaux, ni d’ailleurs sur l’état émotionnel et le fardeau des proches.

Dans ce contexte, nous défendons plutôt une approche d’intervention individualisée, visant des buts spécifiques dans la vie quotidienne de la personne et fondée sur différents types de facteurs psychologiques (cognitifs, affectifs, socio-relationnels, motivationnels, culturels) : une approche plurielle et intégrée. En parallèle, il s’agirait aussi de favoriser l’engagement des personnes âgées dans des activités communautaires qui contribuent à renforcer leur état physique, leur sentiment d’identité et de continuité personnelle, leur sentiment d’avoir des buts dans la vie et de pouvoir proposer une aide à autrui, leur sentiment de contrôle, leur ouverture vers la société et leurs relations avec les autres générations.  

 

Les 23, 24 et 25 mai 2012 se tiendra à Dijon le premier Congrès Européen de Stimulation Cognitive organisé sous l’égide du Centre d’Expertise National en Stimulation Cognitive (CEN STIMCO ; http://censtimco.org/) récemment créé en France.

On peut s’interroger sur ce que recouvre réellement le concept de « stimulation cognitive ». Dans un court texte de présentation du congrès, on peut lire : « La stimulation cognitive désigne la sollicitation méthodique des fonctions cognitives, psychologiques et sociales. Le développement récent des neurosciences, des nouvelles technologies et des aides cognitives a offert des outils prometteurs pour dispenser et diffuser cette approche non-médicamenteuse. Cependant, les bénéfices exacts des programmes de stimulation cognitive et les conditions de prise en charge restent encore à éclaircir dans les différents domaines d’application (santé, travail, éducation, loisirs, activité physique et sport…). […], ce premier colloque Européen aura pour objectifs d’étudier les enjeux, les difficultés et les apports possibles de la stimulation cognitive ».

La définition proposée dans ce texte de présentation n’est pas totalement éclairante. En effet, la stimulation cognitive y est définie comme une approche consistant à solliciter, de façon méthodique (c.-à-d., en fonction de certaines règles, non définies), les fonctions cognitives, psychologiques et sociales. Cette définition est manifestement source de confusion et peut renvoyer à une grande diversité de pratiques. En effet, comme l’indiquent Clare et Woods (2004), on peut distinguer :

* la stimulation cognitive : l’engagement dans une série d’activités et de discussions, souvent en groupe, dans le but d’aboutir à une amélioration générale du fonctionnement cognitif et social.

* l’entraînement cognitif : la réalisation guidée (en groupe ou en individuel ; sur ordinateur ou en condition papier/crayon) de tâches standardisées censées refléter des processus cognitifs particuliers, ces tâches étant généralement proposées selon des niveaux croissants de difficulté.

* la revalidation (réhabilitation) cognitive : une approche individualisée dans laquelle des buts pertinents pour la personne, en lien avec la vie quotidienne, sont identifiés ; le thérapeute élabore avec la personne et ses proches des stratégies visant à atteindre ces buts, et ce en exploitant les capacités préservées de la personne, les facteurs d’optimisation et les moyens de compensation.

Ces trois termes (stimulation cognitive, entraînement cognitif et réhabilitation cognitive) ont souvent été utilisés de façon interchangeable, en dépit du fait qu’ils renvoient à des approches très différentes.  

Il faut en outre relever que le texte de présentation du congrès met l’accent sur la contribution des neurosciences et des nouvelles technologies au domaine de la stimulation cognitive. Outre le fait que l’apport des neurosciences à l’élaboration d'«outils prometteurs pour dispenser et diffuser cette approche non médicamenteuse » mériterait d’être spécifié, il n’est nullement fait mention des apports de la psychologie et de la sociologie à cette question, notamment dans la mise en évidence de la multiplicité et l’hétérogénéité des facteurs psychologiques, sociaux et culturels impliqués dans le fonctionnement cognitif quotidien d’une personne, dans la détermination des conditions et stratégies conduisant à un bon fonctionnement cognitif, ainsi que dans l’identification du contexte socioculturel et économique dans lequel le concept de stimulation cognitive a émergé.

La Déclaration de Mission du CEN STIMCO (qui, rappelons-le, est à l’origine du congrès) nous éclaire un peu plus sur la conception de la stimulation cognitive qui sous-tend ses activités. En effet, on y lit : « Ses missions consistent à soutenir et développer les applications et les solutions technologiques liées à la stimulation cognitive, à favoriser la construction des offres répondant aux besoins du marché de la stimulation cognitive, les coopérations entre le monde académique, médical et industriel, le monde du travail et le milieu socio-économique et l’innovation en matière de développement de systèmes informatisés de stimulation cognitive, d’optimisation cognitive et de compensation des défauts de participation cognitifs par des partenariats avec le monde de la recherche et les entreprises. Son but est également de permettre à toute personne en situation de handicap ou à risque de handicap, sans discrimination d’âge, l’accès aux systèmes informatisés de stimulation cognitive, tout en assurant la bonne appropriation et donc un usage efficace, et de contribuer à la normalisation et à la standardisation des solutions de la stimulation cognitive. ».

Il y a là clairement l’idée d’outils informatisés ou de solutions technologiques, applicables de façon générale et donc aisément commercialisables et visant à l’optimisation ou à la compensation cognitive dans différents champs d’application (cliniques et non cliniques, y compris p. ex. dans le monde de l'entreprise). Il n’est nulle trace dans cette déclaration d'un questionnement  quant à la pertinence d’une telle approche et quant à sa place (si elle doit en avoir une) dans une perspective plus large d’intervention, qui prenne en compte la personne dans son individualité, sa globalité et son insertion communautaire. Il n’est nulle mention d’une analyse des enjeux philosophiques, culturels et sociaux qui sont associés à cette approche et des possibles conflits d’intérêts entre industriels, chercheurs et cliniciens auxquels elle peut aisément conduire.

Il faut également relever qu’une des tâches que se donne le CEN STIMCO est « la création d’un référentiel permettant la labellisation des produits ou méthodes », mais n’est pas pris en compte le risque important que cette « labellisation » favorise des interventions « clé en main », non adaptées aux difficultés spécifiques de chaque personne, et dont l’utilisation serait appuyée par les bénéfices financiers qui pourraient en être tirés.

De façon plus générale, la création du CEN STIMCO, dont les membres fondateurs sont 6 structures universitaires et hospitalo-universitaires françaises, nous paraît être parfaitement en phase avec l’évolution actuelle de l’université, bien décrite par Libero Zuppiroli (professeur de physique des matériaux à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, EPFL), dans un petit livre, riche et plein d’humour, que nous vous conseillons vivement : « La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain ? » (Editions D’En Bas, 2010). Nous avons déjà parlé de cet ouvrage dans notre chronique « Une autre approche du vieillissement c’est aussi une autre université ! », mais il nous paraît utile de reprendre ici l’essentiel de cette chronique.

En effet, Libero Zuppiroli montre en quoi l’université évolue en inscrivant ses activités dans la ligne des directives du rapport de la National Science Foundation des Etats-Unis paru en 2002, dont voici quelques extraits: « Nous nous trouvons au seuil d’une nouvelle renaissance des sciences et technologies basées sur une compréhension d’ensemble de la structure et du comportement de la matière depuis l’échelle nanométrique jusqu’au système le plus complexe jamais découvert, le cerveau humain […]. Avancer à grands pas dans ces technologies convergentes, c’est créer le potentiel pour accroître à la fois les performances humaines et la productivité de la nation. Voici quelques exemples des bénéfices que nous pourrons en attendre : une amélioration de l’efficacité au travail et à l’apprentissage, une augmentation des capacités sensorielles et cognitives de l’individu, des méthodes de fabrication et des produits radicalement nouveaux, des changements révolutionnaires dans le domaine des soins médicaux qui amélioreront à la fois les efficacités individuelle et sociale, des technologies de communication hautement efficaces, dont l’interaction directe de cerveau à cerveau, le perfectionnement des interfaces homme-machine, incluant l’ingénierie neuronale pour les besoins industriels et personnels, le renforcement des capacités humaines à des fins de défense, les moyens d’atteindre le développement durable au travers des outils NBIC (nano-, bio-, info-, cogno-), le ralentissement enfin des déclins physique et mental des personnes âgées […]. »

On voit là une conception de la recherche et du monde focalisée sur l'efficacité, le rendement, la compétition, l'individualisme, la primauté du cognitif. Un monde où la fragilité, la finitude, la différence, le contexte social et culturel, l’engagement social n’ont pas leur place.

Il s’agit d’une université « bling-bling », dans laquelle on agit, mais on ne pense pas,  « on annonce à la presse tous les miracles que les chercheurs […] vont réaliser prochainement », « […] on est obligé de publier dès que possible, dans des revues bien cotées, des résultats de travaux encore inachevés [...] ». Une université de professeurs « managers », qui consacrent l’essentiel de leurs activités à pratiquer « le Networking, le Fundraising, le Marketing et le Management ». Une université qui se nourrit de l’argent des multinationales (notamment pharmacologiques…).

Libero Zuppirelo indique en quoi une autre manière de concevoir l’université est possible : une université dans laquelle les enseignants et les chercheurs pèsent davantage « les responsabilités sociales auxquelles tout technoscientifique se trouve inévitablement confronté » ; une université qui met en avant l’esprit critique, qui libère la parole et la pensée, qui s’affranchit des modes et des « chemins balisés des nanosciences, des biotechnologies et des sciences cognitives »,  qui prépare à un monde moins individualiste (« où il faudra apprendre à faire ensemble et à mieux partager les ressources »),  qui forme des étudiants pour « qu’ils soient prêts à prendre leurs responsabilités, pour construire l’avenir dans des conditions difficiles, mais exaltantes ».

Au vu de la diversité des thématiques de ce Congrès Européen de Stimulation Cognitive (voir p. 3 du 3e appel à communication ; lien), on peut espérer qu’il ne soit pas qu’une ode aux neurosciences (cognitives), aux nouvelles technologies, aux liens entre recherche et industrie, au rendement, à la compétitivité, mais qu’il autorise, voire encourage, une mise en perspective critique et une réflexion sur l’intérêt des interventions cognitives dans une approche qui considère la personne dans son individualité, sa globalité, sa fragilité et son insertion communautaire.

L’industrie technologique de la santé cérébrale (« brain fitness technology industry »)

Dans un article récent, Daniel George et Peter Withehouse (2011) ont analysé ce qu’ils appellent l’industrie technologique de la santé cérébrale («brain fitness technology industry»). Ils indiquent tout d’abord en quoi les divers produits digitaux (jeux vidéo, programmes informatiques, programmes sur téléphone portable, etc.) conçus par cette industrie représentent un marché financier colossal, et ce d’autant plus que les « baby-boomers », qui sont particulièrement visés par certains de ces produits, avancent dans la soixantaine.

Par ailleurs, les auteurs montrent comment ce marché a forgé un langage, dont un néologisme (« neurobics »), qui vise à exprimer l’idée selon laquelle cette génération de produits technologiques peut favoriser la croissance des  synapses et dentrites et accroître la santé cognitive, tout comme l’activité physique (« aerobics ») peut améliorer la santé pulmonaire et cardiovasculaire. Par ailleurs, l’utilisation de concepts tels que la neuroplasticité ou la réserve cognitive/cérébrale contribue, selon George et Whitehouse, à donner un fondement scientifique à ces produits, en suggérant l’idée selon laquelle ils sont capable d’influencer physiquement le cerveau, à un niveau moléculaire.

Il s’agit en fait d’une sorte de « fétichisation » du cerveau, rendant cet organe différent et objet de vénération. Plutôt que de le considérer comme un des multiples organes vulnérables du système biologique, le cerveau est ainsi perçu comme une entité privilégiée, distincte, que les individus sains doivent constamment stimuler, recâbler, reconstruire, nourrir et dont ils doivent s’occuper s’ils veulent se maintenir mentalement en bonne santé et conserver leur identité. Cette industrie a incorporé les valeurs occidentales de rationalité, de cognition, de mémoire et de pensée rapide, ainsi que de foi inébranlable en la capacité de la science et de la technologie de produire des innovations contribuant au bien-être humain. Les produits technologiques de santé cérébrale sont aussi sous l’influence des principes du libéralisme, qui attribuent une valeur morale primordiale à l’individu, lequel est considéré comme ayant une propension intrinsèque à l’autosuffisance et à la protection de son individualité (sa vérité fondamentale), plutôt que des besoins plus vastes de la communauté. Les produits de l’industrie technologique de la santé cérébrale ont également été façonnés par l’idéologie néolibérale, qui a favorisé l’émergence du concept d’individu atomisé vivant au sein d’un marché qui peut, avec l’activité de consommation qui y est associée, contribuer à sa complétude et à son identité. Bien qu’on voie émerger certains produits visant à encourager la collaboration sociale et les relations interpersonnelles, la plupart des produits sont vendus en tant qu’entités uniques, à utiliser sur des ordinateurs personnels, des consoles de jeux vidéo individuelles, des assistants numériques personnels (« personal digital assistant » ou PDA) ou encore des téléphones portables. Ainsi, le cerveau, source d’individualité dans une société atomisée, se doit d’être constamment entretenu et amélioré, via un travail personnel et discipliné, si l’on souhaite récolter les bénéfices d’un esprit qui demeure sain.  

L’efficacité des produits de l’industrie technologique de la santé cérébrale ont fait l’objet d’un nombre croissant d’études. Comme le relèvent George et Whitehouse, il a été montré que l’entraînement cognitif au moyen de programmes informatisés commercialisés, ainsi que la réalisation de jeux cérébraux, pouvaient améliorer la performance cognitive sur les tâches entraînées, avec -dans certains cas seulement- une généralisation à des tâches non entraînées. Par contre, il a été très rarement constaté un transfert de ces effets bénéfiques aux situations complexes de la vie quotidienne.

Le battage publicitaire (non fondé par les faits) de l’industrie vantant les mérites de ses produits technologiques de santé cérébrale contribue au renforcement d’une approche réductionniste qui néglige la multitude des facteurs influençant la santé cérébrale et le fonctionnemetn cognitif tout au long de la vie (par ex., régime alimentaire, exercice physique, exposition à des neurotoxiques, stress psychosocial, opportunités d’apprentissage et de défis, accès aux soins de santé, traumatismes crâniens, etc.). Il a aussi très vraisemblablement contribué à freiner la mise en place d’interventions de prévention focalisées sur ces différents facteurs.          

Interventions cognitives et vieillissement cérébral/cognitif problématique (« démence »)

L’efficacité des programmes de « stimulation cognitive » (en groupe ou individuels) chez les personnes âgées présentant une « démence » a été récemment explorée via des méta-analyses menées par Woods, Aguirre, Spector et Orrell (2012). Les auteurs ont inclus dans leur exploration 15 études randomisées contrôlées, renvoyant à divers types d’intervention cognitive (stimulation cognitive, entraînement cognitif et réhabilitation cognitive). Les résultats des analyses montrent que ces programmes sont à même d’améliorer la performance des personnes à des tâches cognitives, bénéfice qui se maintient après un suivi de 1 à 3 mois (même si la taille des effets est assez modeste ; voir également Orrell, Woods, & Spector, 2012). De plus, ces programmes ont aussi un effet bénéfique sur la qualité de vie et le bien-être auto-évalués ainsi que sur la communication et les interactions sociales évaluées par les membres du personnel (analyses menées sur des échantillons plus réduits). Par contre, aucun effet n’a été observé sur l'état d'humeur (auto- ou hétéro-évalué), ni sur les activités de la vie quotidienne de base et plus complexes), ni sur les problèmes comportementaux. De même, dans les quelques études ayant abordé cette question, il n'a été constaté aucun effet bénéfique sur l'état émotionnel et le fardeau des proches. 

Il faut relever que la qualité d’ensemble de ces études, au plan méthodologique, était faible et également rappeler que les analyses ont été menées en regroupant des études ayant exploré l’efficacité d’interventions cognitives de nature très différente.

Par ailleurs, Thacker (2012) mentionne le fait que les effets bénéfiques observés sur le fonctionnement cognitif, la qualité de vie et le bien-être auto-évalués, ainsi que sur la communication et les interactions sociales évaluées par les membres du personnel, pourraient être, en partie du moins, la conséquence d’un effet placebo lié au sentiment d’avoir un but et à l’engagement social. En effet, dans les méta-analyses menées par Woods et al. (2012), ainsi d’ailleurs que dans les autres méta-analyses, les participants de contrôle ont été soumis à leurs activités habituelles, ce qui signifie généralement une relative inactivité ou des activités assez routinières. Par contre, les programmes de stimulation cognitive impliquent un contexte de soutien relationnel (soit avec le thérapeute, soit avec les pairs), une attente d’aide et le projet d’une expérience plaisante. Ainsi, en l’absence de condition de contrôle adéquate, Thacker fait l’hypothèse selon laquelle les effets bénéfiques des programmes de stimulation cognitive pourraient simplement découler du fait que ces programmes favorisent le sentiment d’avoir un but dans la vie et, pour les programmes en groupe, les attaches relationnelles, ainsi que la possibilité de s’occuper d’autrui. Il s’agit là de facteurs dont on a vu, dans plusieurs chroniques, qu’ils étaient associés à un meilleur fonctionnement cognitif et à un bien-être plus important.

Notons enfin que Unverzagt et al. (2012) ont récemment montré qu’un programme d’entraînement cognitif (Advanced Cognitive Training, ACTIVE) n’affectait pas le taux de démences incidentes durant un suivi de 5 ans.

Globalement, nous considérons qu’il est peu probable que des programmes généraux de « stimulation cognitive » (c.-à-d., des programmes administrés de la même manière à toutes les personnes âgées présentant une « démence ») conduisent à des effets bénéfique de taille élevée sur le fonctionnement cognitif, les activités de la vie quotidienne, l’état d’humeur et la qualité de vie des personnes âgées avec une « démence », ainsi que sur l’état psychologique et le « fardeau » des proches aidants, et ce pour plusieurs raisons : d’une part, les difficultés cognitives vécues par ces personnes dans leur vie quotidienne sont déterminées par des facteurs multiples (cognitifs, affectifs, motivationnels, socio-relationnels, culturels) ; d’autre part, la nature de ces difficultés quotidiennes, ainsi d’ailleurs que les mécanismes qui en sont responsables, peuvent considérablement varier d’une personne à l’autre.

Il s’ensuit que les interventions psychologiques proposées à ces personnes devraient être taillées sur mesure en fonction de leurs difficultés spécifiques. Selon nous, aucun programme d’intervention « clé en main » ne peut se prévaloir de répondre aux différents objectifs d’une approche psychologique des difficultés d’une personne âgée. Il s’agit au contraire d’adopter une approche individualisée, visant des buts spécifiques dans la vie quotidienne (établis avec la personne et ses proches), et basée sur différents types de facteurs psychologiques et d'interventions. Cette approche devrait donc être multiple et intégrée (voir notre chronique « Quelles interventions psychologiques dans le vieillissement cérébral/cognitif problématique ? »). Une telle approche pourrait bien entendu, selon les cas, s’appuyer sur des interventions visant spécifiquement à entraîner l’un ou l’autre processus cognitif ou à mettre en place un moyen de compensation (y compris technologique). Cependant, ce choix se fera sur la base d’une interprétation des difficultés spécifiques de la personne et à partir d’arguments indiquant que cet entraînement cognitif ou ce moyen de compensation peut contribuer, de façon pertinente, à ce que le but visé par l’intervention puisse être atteint. Il existe actuellement peu d’études ayant relaté les effets d’une telle approche : on peut néanmoins citer le travail de Clare et al. (2010) que nous avons décrit dans notre chronique « L’efficacité clinique de la revalidation cognitive individualisée chez des personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique ».

En parallèle à ces interventions psychologiques individualisées, il s’agirait aussi de favoriser l’engagement des personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique (mais d’ailleurs aussi les autres personnes âgées) dans des activités insérées au sein de la communauté et qui peuvent contribuer à renforcer leur état physique, leur sentiment d'identité  et de continuité personnelle, leur sentiment d'avoir des buts dans la vie et de pouvoir proposer une aide à autrui, leur sentiment de contrôle, leur ouverture vers la société, les relations avec les autres générations, etc., tous facteurs dont il a été montré qu’ils pouvaient optimiser leur fonctionnement cognitif. Il s’agit là d’objectifs qui sont au cœur des activités que l’Association VIVA (que nous animons) propose aux personnes âgées de la ville de Lancy.   

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George, D.R., & Whitehouse, P.J. (2011). Marketplace of memory: What brain fitness technology says about us and how we can do better. The Gerontologist, 51, 590-596.

Clare, L., & Woods, R.T. (2004). Cognitive training and cognitive rehabilitation for people with early-stage Alzheimer’s disease: a review. Neuropsychological Rehabilitation, 14, 385-401.

Clare, L., Linden, D.E.J., Woods, R.T., Evans, S., J., Parkinson, C.H., van Paaschen, J. et al. (2010). Goal-oriented cognitive rehabilitation for people with early-stage Alzheimer Disease: A single-blind randomized controlled trial of efficacy. American Journal of Geriatric Psychiatry, 18, 928-939.

Orrell, M., Woods, B., & Spector, A. (2012). Should we use individual cognitive stimulation therapy to improve cognitive function in people with dementia? British Medical Journal, 344, e633.

Thacker, S.P. (2012), Social engagement may be as important as cognitive stimulation therapy. British Medical Journal, 344: e1607.

Unverzagt, F.W., Guey, L.T., Jones, R.N., Marsiske, M., King, J.W., Wadley, V.G., Crowe, M., Rebok, G.W., & Tennstedt, S.L. (2012). ACTIVE cognitive training and rates of incident dementia. Journal of the International Neuropsychological Society, 18, 1-9.

Woods, B., Aguirre, E., Spector, A.E., & Orrell, M. (2012). Cognitive stimulation to improve cognitive functioning in people with dementia. Cochrane Database of Systematic Reviews 2012, Issue 2. Art. No.: CD005562. DOI: 10.1002/14651858.CD005562.pub2.

Zuppiroli, L. (2010). La bulle universitaire. Faut-il poursuivre le rêve américain ? Lausanne : Editions d’En-Bas.

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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 22:30

Dans plusieurs chroniques, nous avons montré en quoi des interventions psychologiques individualisées, visant des buts concrets dans la vie quotidienne, intégrées dans la communauté et prenant en compte différentes processus psychologiques (cognitifs, affectifs, motivationnels et relationnels) nous paraissaient constituer une réponse particulièrement adaptée aux difficultés rencontrées par les personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique et par leurs proches (voir p. ex., la chronique « Quelles interventions psychologiques dans le vieillissement cérébral/cognitif problématique ? »).

Nous avons également indiqué en quoi cela passait par la mise en place de structures pluridisciplinaires permettant d’offrir des possibilités d’évaluation, de conseils, d’interventions et de suivi au sein même du milieu de vie des personnes (« Une autre façon d’organiser les cliniques de la mémoire ? »).

Il n'existe malheureusement encore que peu d’études ayant exploré l’efficacité de ce type d’approche. Néanmoins, dans un essai randomisé contrôlé de type « clinométrique » (permettant d’évaluer l’efficacité d’interventions dont le contenu peut différer d’une personne à l’autre), Clare et al. (2010) ont montré que des personnes avec « démence » (« maladie d’Alzheimer ou « démence mixte » ; MMSE > 18) ayant  reçu une réhabilitation cognitive individualisée et centrée sur des buts de la vie quotidienne avaient significativement amélioré leur fonctionnement par rapport aux buts spécifiques qu’elles avaient identifiés comme pertinents. Par contre, aucun changement n’était observé chez les personnes n’ayant pas fait l’objet d’interventions psychologiques ou ayant été soumises à un programme de relaxation (voir la chronique « L’efficacité clinique de la revalidation cognitive individualisée chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique »).

Par ailleurs, dans une recherche-action participative, Nomura et al. (2010) ont également montré l’intérêt d’un programme mené au sein de la communauté, combinant interventions cognitives, conseils et informations et ayant pour objectifs d’accroître la confiance en soi des personnes âgées (avec une « démence » légère), d’améliorer leurs relations avec les proches et d’accroître leur intégration dans la communauté (voir la chronique « Un programme d’intervention participatif et communautaire destiné à des personnes présentant une démence légère et à leurs proches »).

Identifier des buts pertinents pour une intervention psychologique

Dans un article plus récent, rédigé sur base des données issues de leur étude précédente (Clare et al., 2010), Clare et al. (2011) ont examiné dans quelle mesure les personnes ayant reçu un diagnostic de « maladie d’Alzheimer » ou de « démence mixte » étaient capables d’identifier des buts pertinents pour une intervention psychologique de réhabilitation cognitive. Les auteurs ont également décrit le type de buts qui avaient été sélectionnés par les personnes âgées.

L’identification des buts, pour tous les participants, a été effectuée en utilisant la « Canadian Occupational Performance Measure » (COPM ; Law et al., 2005). Les personnes ont été interrogées (dans un entretien semi-structuré) sur leurs activités dans trois domaines de la vie quotidienne (les soins personnels, les loisirs et la productivité) et il leur a été demandé d’identifier les activités pour lesquelles elles rencontraient des difficultés. Les personnes devaient déterminer, en collaboration avec l’évaluateur, jusqu’à 5 activités. Il leur a aussi été demandé d’évaluer le niveau de difficulté et de satisfaction quant à la réalisation de chacune des activités identifiées, et ce  sur une échelle à 10 points : 1 = incapable de réaliser l’activité / pas satisfait ; 10 = complètement capable de réaliser l’activité / extrêmement satisfait.

Lors de l’évaluation initiale, les 66 personnes âgées (qui ont été réparties dans les groupes « réhabilitation cognitive », « sans intervention » et « relaxation ») ont rempli le COPM et ont identifié 208 activités problématiques pouvant constituer un but pour la réhabilitation cognitive : 7 personnes ont identifié 5 buts, 15 ont identifié 4 buts, 30 ont identifié 3 buts, 9 on identifié 2 buts et 5 ont identifié un seul but. Ces buts concernaient les domaines suivants (certains buts n’étant pas strictement de nature cognitive) :

* Mémoire (n total = 102) : se souvenir d’où l’on a mis les choses (p. ex., clés, appareil auditif, etc. ; n = 22) ; se souvenir de ce que l’on nous a dit (p. ex., conversations, consignes, messages téléphoniques ; n = 14) ; se souvenir de routines, d’événements, de rendez-vous et de plans (p. ex., retrouver son conjoint à un endroit et un moment spécifiques, se souvenir des anniversaires, se souvenir d’effectuer quelque chose que la personne a planifié et dit qu’elle ferait ; n = 14) ; se souvenir d’avoir effectué quelque chose (p. ex., avoir fermé la porte, avoir pris ses médicaments, avoir lu le journal ; n = 12) ; se souvenir de l’endroit où l’on met habituellement les choses (p. ex., ranger les choses après avoir fait la vaisselle ; n = 11) ; diminuer les actions, récits et questions répétitives (p. ex., éviter de répéter la même histoire plusieurs fois, ne pas préparer deux fois une tasse de café ; n = 8) ; se souvenir d’emmener quelque chose avec soi (p. ex., oublier la liste de courses à la maison, acheter le journal et oublier de le prendre ; n = 5) ; se souvenir de ce que l’on a lu (p. ex., se souvenir du contenu de ce qui a été lu dans le journal et donc ne pas devoir le relire ; n = 5) ; se souvenir de ce qui s’est passé récemment (p. ex, oublier les détails de la journée précédente ; n = 4) ; se souvenir d’informations importantes (p. ex., numéro de téléphone, adresse, identifier correctement des membres de la famille ; n = 4) ; se souvenir correctement des informations (p. ex., se souvenir des détails d’une conversation sociale, sans les mélanger et les confondre ; n = 3).

* Habiletés et activités pratiques (n total = 39) : conserver des habiletés pratiques (p. ex., être capable d’utiliser la cuisinière, donner la bonne somme d’argent pour payer quelque chose, être capable de se déplacer en bus ; n = 12) ; se remettre à une activité ou la réaliser davantage, se sentir plus motivé (p. ex., reprendre les mots croisés, être motivé pour marcher ou jardiner, aller à la librairie pour acheter un bon livre ; n = 11) ; réaliser plus efficacement des activités (p. ex., effectuer les étapes d’une recette sans s’embrouiller, savoir où l’on en est dans les étapes de préparation du thé, gérer soi-même ses médicaments, se souvenir que quelque chose est en train de cuire sur la cuisinière ; n = 8) ; apprendre une nouvelle habileté (p. ex., apprendre à utiliser un nouvel appareil, apprendre à utiliser un téléphone portable, distinguer entre deux nouvelles paires de lunettes, une pour lire et l’autre pour regarder la TV ; n = 5) ; améliorer la confiance dans la réalisation d’activités à l’extérieur de la maison (p. ex., gérer l’anxiété liée aux achats et à la gestion de l’argent, regagner de la confiance dans la marche et réduire la peur de tomber, trouver son chemin dans des endroits non familiers ; n = 3).       

* Trouver ses mots, dénommer, se souvenir des noms de personnes ou de lieux (n total = 21) : se souvenirs des noms  (p. ex., se souvenir de noms d’amis, de connaissances ou de ceux des petits-enfants, se souvenir du nom d’endroits visités, se souvenir de noms de fleurs ; n = 17) ; trouver les bons mots (p. ex., trouver des mots très fréquents ou d’objets familiers ; n = 4).

 * Concentration (n total = 21) : améliorer la concentration (p. ex., améliorer la concentration durant la lecture ou quand on regarde la TV, se concentrer quand on cuisine en présence d’autres personnes, ne pas être distrait quand on va chercher quelque chose ou quand on est en train d’effectuer une tâche, garder le fil d’une conversation et ne pas oublier ce que l’on souhaitait dire ; n = 15) ; maintenir le fil, l’intrigue ou les personnages durant la lecture (n = 4) ; comprendre des notions et idées sans besoin d’explications (n = 1).

* Organisation (n total = 11) : p. ex., utiliser plus efficacement des aide-mémoires ou des stratégies mnésiques (carnet-mémoire, calendrier, liste de course).

* Maintenir et accroître les interactions sociales (n total = 5) : p. ex., organiser des sorties au cinéma avec d’autres personnes, garder le contact avec des personnes, avoir davantage de compagnie.

* Reconnaître des personnes ou des objets (n total = 4) : p. ex, reconnaître des anciens collègues, des amis, des proches, des objets familiers.

* Améliorer l’orientation (n total = 4) : p. ex., se souvenir du jour de la semaine, distinguer correctement la porte de devant et la porte de derrière.

*Améliorer le bien-être général (n total = 2) : p. ex., améliorer le sommeil ou l’appétit.

Les interventions de réhabilitation cognitive ont été menées auprès de 20 personnes et ont finalement porté sur 27 buts. Ces interventions impliquaient des aides et stratégies concrètes, des techniques d’apprentissage de nouvelles informations, des exercices de maintien de l’attention et de la concentration, ainsi que des techniques de gestion du stress. Pour information, les 27 buts qui ont été travaillés étaient les suivants :

 * Mémoire (n = 9) : se souvenir de ce que quelqu’un a dit ; se souvenir d’informations et de consignes ; réduire le questionnement répétitif ; se souvenir des détails de ce que la personne a réalisé (en particulier, des travaux autour de la maison) ; se rappeler où sont rangés les vêtements ; se souvenir des liens entre les membres de la famille ; se souvenir de ce qui s’est passé la veille ; se souvenir de son numéro de téléphone ; se souvenir de prendre une douche après un épisode d’incontinence fécale.

 * Activités et habiletés pratiques (n = 8) : lire la Bible 5 minutes par jour ; crocheter un boléro en suivant un diagramme ; améliorer l’organisation du nettoyage de la maison ; manipuler la monnaie et, en particulier, payer avec des pièces plutôt que d’utiliser des billets ; se déplacer en bus ; apprendre à utiliser un téléphone portable ; apprendre à utiliser un ordinateur pour envoyer des e-mails à un ami vivant à l’étranger ; mieux manipuler l’argent.

* Concentration (n = 4) : se souvenir de ce que la personne était en train de faire, après avoir été interrompue ou distraite ; maintenir sa concentration durant l’activité de cuisine ; garder le fil des conversations ; garder le fil des conversations quand la personne est interrompue et en capter le contenu.

 * Organisation (n = 2) : améliorer l’utilisation du calendrier afin d’aider à se souvenir des événements non routiniers ; classer les e-mails et garder trace de leur contenu.

* Dénomination (n = 2) : se souvenir des noms de personnes ; se souvenir des noms des plantes dans le jardin.

* Mémoire/organisation/dénomination (n = 1) : savoir qui va rendre visite, se souvenir de son nom et établir le lien avec une entrée dans le calendrier.

* Bien-être général (n = 1) : gérer la somnolence diurne.

Complétant les analyses d’efficacité inter-groupes (groupes « réhabilitation cognitive », « sans intervention » et « relaxation ») effectuées dans l’article de 2010 (voir la chronique « L’efficacité clinique de la revalidation cognitive individualisée chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique »), Clare et al. (2011) montrent, au sein du groupe « réhabilitation cognitive », qu’il existe, après la réhabilitation, une augmentation significative de la performance et de la satisfaction en lien avec les buts travaillés, telles qu’évaluées par les personnes âgées elles-mêmes. De plus, les évaluations des thérapeutes montrent également une amélioration significative de la performance des personnes âgées dans les buts sélectionnés pour la réhabilitation. Selon les thérapeutes, 12 buts (46%) ont été complètement atteints, 13 (50%) partiellement, et 1 (4%) n’a pas été atteint.

Il faut aussi relever que les évaluations pré- et post-interventions menées par les personnes âgées et les thérapeutes concernant la performance dans les buts sélectionnés étaient significativement et assez fortement corrélées. Ces données indiquent que les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence » (« maladie d’Alzheimer » ou « démence mixte ») sont capables d’identifier des buts d’intervention pertinents et signifiants et d’évaluer leur performance, ainsi que leur degré de satisfaction en lien avec ces buts. De façon plus générale, ceci suggère que les personnes sont capables de contrôler leur performance sur une tâche en cours, de détecter des erreurs ou problèmes et d’effectuer des évaluations générales de leur fonctionnement(p. ex., comparer leur fonctionnement dans un domaine donné avec les niveaux antérieurs de performance ou par rapport à un standard attendu de performance).

Les différents buts identifiés dans cet essai (via un entretien semi-structuré couvrant les domaines des soins personnels, des loisirs et de la productivité) devraient pouvoir contribuer au développement d’une approche plus structurée de l’évaluation du fonctionnement des personnes âgées dans la vie quotidienne, même si, comme le reconnaissent Clare et al., certains domaines devraient être évalués de façon plus approfondie et d’autres domaines devraient être ajoutés. En particulier, des domaines en lien avec la motivation, les relations et l’intégration sociales, le sentiment d’avoir des buts dans la vie, le sentiment d’identité et de continuité personnelle, le sentiment d’auto-efficacité, les problèmes de sommeil, etc., devraient faire l’objet d’évaluations détaillées.

Il faut noter que, dans cette étude, des évaluations complémentaires ont été obtenues de la part des thérapeutes, mais il serait également utile d’obtenir des informations de la part des proches aidants. Par ailleurs, les auteurs indiquent qu’en plus des buts identifiés lors de l’évaluation pré-réhabilitation, d’autres buts sont apparus en cours d’intervention, et ce suite à l’observation directe de certains comportements par les thérapeutes et/ou de la confrontation des personnes âgées à certaines situations.

En conclusion, les résultats de cette recherche confirment l’efficacité d'une approche individualisée et centrée sur des buts concrets de la réhabilitation cognitive. Plus spécifiquement, ils montrent que des progrès ont été réalisés dans la plupart des buts sélectionnés pour les interventions, la moitié des buts ayant été complètement atteints. Clare et al. (2011) rappellent que, du fait des contraintes d’un essai contrôlé, la réhabilitation a été de courte durée, empêchant ainsi probablement des progrès plus complets pour tous les buts, ainsi que la prise en compte des buts apparus au cours de la réhabilitation.

On peut cependant regretter que les interventions spécifiquement adoptées pour les différents buts et personnes n’aient pas été décrites en détail (que ce soit dans l’article de 2010 ou celui de 2011), ni justifiées en regard du profil cognitif et, plus largement, psychologique de chaque personne. Il s’agit là pourtant d’un déterminant essentiel de l’efficacité d’une intervention. En effet, compte tenu de l’hétérogénéité des difficultés psychologiques présentées par les personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique et de la pluralité des mécanismes qui en sont responsables, les interventions psychologiques proposées à ces personnes doivent être taillées sur mesure en fonction de leurs difficultés spécifiques.


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Clare, L., Linden, D.E.J., Woods, R.T., Evans, S., J., Parkinson, C.H., van Paaschen, J. et al. (2010). Goal-oriented cognitive rehabilitation for people with early-stage Alzheimer Disease: A single-blind randomized controlled trial of efficacy. American Journal of Geriatric Psychiatry, 18, 928-939.

Clare, L., Evans, S., Parkinson, C., Woods, R., & Linden, D. (2011). Goal-setting in cognitive rehabilitation for people with early-stage Alzheimer’s disease. Clinical Gerontologist, 34, 220-236.

Law, M., Baptiste, S., Carswell, A., McColl, M.A., Polatajko, H., & Pollock, N. (2005). Canadian Occupational Performance Measure (4th ed.). Ottawa, ON: CAOT Publications ACE.

Nomura, M., Makimoto, K., Kato, M., Shiba, T., Matsuura, C., Shigenobu, K., et al. (2009). Empowering older people with early dementia and family caregivers: A participatory action research study. International Journal of Nursing Studies, 46, 431-441.

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 21:31

Dans une de nos dernières chroniques (« D’autres facteurs de risque de démence : les problèmes généraux de santé physique »), nous avons mis en avant l’importance des relations entre les changements dans l’état de santé physique et les changements dans le fonctionnement cognitif chez les personnes âgées. Dans un article récent, John Mirowsky, professeur de sociologie à l’Université du Texas à Austin, examine cette relation en la situant dans le contexte plus général du style de vie contemporain. Cette analyse se fonde essentiellement sur des données relatives aux Etats-Unis, mais ses conclusions ont sans conteste une pertinence plus large.

Mirowsky part de l’idée selon laquelle l’augmentation de l’efficience intellectuelle (du quotient intellectuel), du niveau scolaire et des activités professionnelles exigeantes au plan cognitif, observée durant le 20ème siècle, devrait s’accompagner d’une amélioration du fonctionnement cognitif dans les cohortes de personnes âgées les plus récentes. Or, il apparaît au contraire que le niveau de fonctionnement cognitif des nouvelles cohortes de personnes âgées stagne, voire même diminue. Les interprétations démographiques de cette anomalie renvoient fréquemment aux effets de survie : le développement technologique et économique aurait conduit à un abaissement du niveau de fonctionnement cognitif nécessaire à la survie. En d’autres termes, des personnes ayant un niveau bas de fonctionnement cognitif pourraient survivre plus longtemps dans les cohortes d’âge plus récentes, ce qui diminuerait le niveau moyen de fonctionnement cognitif des personnes âgées.

Le style de vie malsain

Selon Mirowsky, d’autres facteurs contribueraient cependant à supprimer ou à contrecarrer les gains issus d’une efficience intellectuelle plus élevée, d’un plus haut niveau de scolarité ou d’une activité professionnelle impliquant davantage de ressources cognitives.

En particulier, les progrès technologiques qui permettent de survivre avec un niveau moindre de fonctionnement cognitif affaibliraient aussi l’activité physique requise dans les activités de la vie quotidienne. Ainsi, l’activité physique impliquée dans le travail professionnel, les déplacements et les loisirs a diminué depuis un siècle et cette diminution aurait amoindri la capacité aérobique et métabolique exigée pour un bon fonctionnement cérébral. Mirowsky ajoute que le vieillissement de la population peut aussi accélérer la tendance générale à une activité physique moindre : comme les personnes âgées constituent une fraction importante de la population, les technologies, les aménagements architecturaux et les services d’assistance destinés aux personnes âgées peuvent devenir la norme et réduire ainsi les exigences d’activité physique chez tout un chacun et pas uniquement chez les personnes (âgées et handicapées) qui en ont réellement besoin.

Par ailleurs, la diminution du coût de la nourriture et le passage d’une nourriture confectionnée à la maison à une nourriture toute préparée ou consommée au restaurant aurait amplifié l’impact du déclin de l’activité physique sur les systèmes vasculaires et métaboliques. De façon plus générale, les systèmes physiologiques, ayant évolué pour correspondre à une activité physique en situation de pénurie, s’éloigneraient de plus en plus de l’équilibre. En conséquence, les muscles s’atrophient, les articulations s’enflamment et se calcifient, les os se fragilisent et perdent leur alignement, le cœur s’affaiblit et les artères s’obstruent et durcissent.

L’épidémie d’excès de poids constitue le signe le plus évident des conséquences négatives de ce style de vie malsain. Par ailleurs, cet excès de poids est associé à différentes mesures de dysfonctionnements physiologiques qui affectent le fonctionnement cognitif (l’hypertension artérielle, le diabète de type 2, un taux élevé de lipoprotéines de basse densité par rapport aux protéines de haute densité, la résistance à l’insuline, un mauvais contrôle du sucre dans le sang, un stress oxydatif, des maladies cardiaques, des accidents vasculaires cérébraux, des processus inflammatoires, etc.; voir p. ex. notre chronique « Repérer et traiter le diabète de type 2 pour différer la "démence": l'importance d'une approche globale » ). De plus, il apparaît que la graisse corporelle pourrait, en tant que telle, contribuer directement au déclin cognitif.

Comme l’indique Mirowsky, la réduction de l’activité physique, l’excès de poids et tous les dysfonctionnements qui y sont associés sont des « bio-accumulateurs » qui rassemblent beaucoup de petits effets en un effet plus important et qui, une fois présents, ont tendance à y rester. Par ailleurs, ces « bio-accumulateurs » ne fournissent pas de feedback direct et explicite pouvant conduire la personne à mettre en place des comportements protecteurs. En outre, la pratique médicale est le plus souvent incapable de changer la manière avec laquelle la personne vit et travaille. Il s’agirait dès lors de prendre en compte et d’exploiter les connaissances accumulées (notamment en psychologie appliquée et en psychologie sociale) sur les conditions permettant l’application effective et continue de mesures préventives. Enfin, des actions devraient aussi être menées à un niveau social et politique  (dans différents domaines : environnements de vie, structures sociales, politique sociale et de la santé), afin de favoriser la mise en place de ces mesures de prévention.

L’accumulation de médicaments

Face à ces dysfonctionnements consécutifs à un style de vie malsain, les individus prennent un nombre croissant de médicaments, par exemple pour contrôler la pression artérielle, le cholestérol et le niveau de glucose, pour réguler l’activité intestinale, la miction, l’acidité de l’estomac et le reflux gastro-oesophagien ou encore pour enrayer l’anxiété, la dépression ou la douleur. Cette accumulation pharmacologique constitue une menace importante pour le fonctionnement cognitif, tout particulièrement chez les personnes âgées. Ces effets négatifs des médicaments sur le fonctionnement cognitif des personnes âgées ont tendance à d’additionner, voire même à se multiplier. Ainsi, par exemple, de nombreux médicaments ont des effets anticholinergiques qui peuvent perturber le fonctionnement cognitif et ces effets s’additionnent à travers les différents médicaments prescrits pour une variété de problèmes et maladies. De surcroît, ces effets sont plus importants chez les personnes âgées, car, avec l’âge, le corps produit moins d’acétylcholine et possède moins de sites auxquels elle peut se lier.

Des recherches cliniques montrent que parfois le fonctionnement cognitif peut être amélioré suite à un contrôle médical précis, par exemple dans l’hypertension ou l’hyperglycémie. Comme l’indique Mirowsky, le « peut être » constitue un élément important de l’énoncé. En effet, des médicaments antihypertenseurs peuvent ajouter une charge supplémentaire à la charge totale d’anticholinergiques et des médicaments contre l’hyperglycémie peuvent produire des événements hypoglycémiques  susceptibles d’endommager le cerveau. En fait, les recherches cliniques représentent des pratiques médicales « idéalisées », qui ressemblent peu à la pratique clinique réelle. Les chercheurs sélectionnent généralement des patients qui ne présentent pas de maladies multiples, suivent précisément un protocole de dosage visant à maximiser les bénéfices potentiels et à minimiser les effets secondaires, prennent des mesures objectives des résultats du traitement (avant et après traitement) et savent que les traitements, les symptômes et les résultats sont enregistrés. La pratique clinique sur le terrain est souvent bien moins cohérente. Une variété de médicaments peuvent être prescrits à différents moments, par différents spécialistes, pour une variété de troubles - auxquels s’ajoutent les produits vendus sans ordonnance - et avec peu ou pas de suivi. Ainsi, une autre crise peut conduire à un autre spécialiste, qui va ajouter de nouvelles prescriptions, mais qui, comme les autres, ne prendra pas en compte l’ensemble des médicaments prescrits ou ne prendra pas la liberté d’enlever des médicaments prescrits par d’autres.

Mirowsky fournit une illustration éloquente des effets cognitifs de l’accumulation pharmacologique. Un homme âgé de 65 ans est admis à une consultation de mémoire avec un score au MMSE de 13 sur 30. Un an plus tôt, cette personne a subi un pontage coronarien. Durant la phase post-opératoire, il est devenu agité et confus. Il est sorti de l’hôpital avec des prescriptions de lithium, de doxépine (un antidépresseur tricyclique), de clonazépam (le Rivotril ; un anxiolytique) et de rivastigmine (l’Exelon ; un agent cholinergique utilisé pour traiter la « démence »). A domicile, il dépendait complètement de son épouse pour la plupart des activités de la vie quotidienne et avait besoin d’assistance pour sortir du lit et y entrer, pour l’hygiène corporelle, l’habillage et l’utilisation des toilettes. Enfin, il a commencé à utiliser une chaise roulante du fait d’une importante fatigue et de risques de chutes. Les médecins de la consultation de mémoire ont arrêté la doxépine, ainsi que le naproxène (un anti-infammatoire et analgésique non stréroïdien vendu sans ordonnance), estompé le lithium, le clonazépam et la rivastigmine et ont organisé une thérapie occupationnelle de kinésithérapie à domicile. Endéans un mois, la personne n’a plus eu besoin de chaise roulante, n’était plus désorientée ni confuse, son score au MMSE était de 29 sur 30 et elle était redevenue capable d’effectuer toutes les activités de la vie quotidienne sans assistance.

On ne dispose en fait que de peu d’informations précises sur la contribution de l’accumulation pharmacologique au déclin cognitif lié à l’âge, ainsi que sur son rôle dans la relation qu’entretiennent l’inactivité physique et l’excès de poids (et les facteurs associés) avec le déclin cognitif. Il s’agirait aussi de mieux comprendre les effets sur le fonctionnement cognitif des personnes âgées des médicaments prescrits tout au long de la vie et  (p ex., pour les troubles attentionnels dès l’enfance, pour l’anxiété et la dépression depuis l’adolescence ou le début de l’âge adulte, pour l’hypertension et le cholestérol dès l’approche de la cinquantaine, etc.).

Deux études récentes viennent de confirmer l’accumulation de médicaments chez les personnes âgées. Ainsi, dans une étude menée en Norvège, Andersen et al. (2011) montrent que les personnes ayant reçu le diagnostic de « maladie d’Alzheimer » prennent significativement plus de médicaments (une moyenne de 5.1 ± 3.6) que les personnes âgées sans vieillissement problématique (une moyenne de 2.9 ± 2.4) et ce après avoir contrôlé l’influence de la comorbidité (la présence simultanée du plusieurs problèmes médicaux). En particulier, les personnes avec une « maladie d’Alzheimer » consomment significativement plus de médicaments anticholinergiques, de sédatifs et d’antidépresseurs.  En outre, les personnes avec une « maladie d’Alzheimer » vivant dans une structure d’hébergement à long terme prennent significativement plus de médicaments (moyenne 6.9 ± 3.9) que celles qui vivent à domicile (moyenne de 4.5 ± 3.3 ; voir également notre chronique « Une consommation élevée de médicaments dans les structures d’hébergement à long terme pour personnes âgées en Belgique »).

Dans une étude menée en Suisse (dans les cantons d’Argovie, Soleure et Bâle-Ville) au sein de 90 structures d’hébergement à long terme, Lustenberger et al. (2011) ont montré que les résidents avec une « démence » reçoivent significativement plus de médicaments psychotropes que les résidents sans « démence » (70.8% versus 50%). Les médicaments les plus prescrits sont les antipsychotiques (personnes avec « démence » = 44.8% ; personnes sans « démence » = 17.4%) et les antidépresseurs  (personnes avec « démence » = 29.6% ; personnes sans « démence » = 26.7%). Les antipsychotiques étaient principalement prescrits pour des problèmes comportementaux. L’analyse longitudinale révèle que la plupart (69.5%) des résidents avec « démence » ont pris des antipsychotiques de façon continue depuis leur entrée dans la structure d’hébergement jusqu’à l’évaluation (à 6, 12 ou 18 mois) et il en va de même pour les antidépresseurs (66.1%). Enfin, la prise d’antipsychotiques à l’entrée prédit l’utilisation d’antipsychotiques durant le suivi. Ainsi, en dépit des données montrant la faible ou l’absence d’efficacité des antipsychotiques et des antidépresseurs ainsi que leurs effets secondaires parfois importants (voir nos chroniques « Les antidépresseurs et les antipsychotiques me constituent pas une réponse adéquate aux difficultés psychoaffectives des personnes âgées présentant une démence » et « Les antipsychotiques atypiques aggravent les difficultés cognitives des personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique »), il apparaît une fois de plus que ces médicaments sont fréquemment utilisés chez les personnes âgées résidant dans des structures d’hébergement à long terme, et surtout (et de façon continue) chez des personnes ayant reçu un diagnostic de « démence ».

Et les médicaments anti-Alzheimer ?

Malgré leur efficacité très contestée et l’identification d’effets indésirables pouvant être graves, les médicaments anti-Alzheimer s’ajoutent au cocktail de médicaments qui est administré aux personnes âgées ayant reçu le diagnostic de « démence ».

Selon diverses sources (voir notamment Mediapart), la Commission de la transparence de la Haute autorité de Santé (HAS) en France viendrait d’émettre un avis selon lequel le service médical rendu de ces médicaments (donézépil/Aricept, galantamine/Reminyl, rivastigmine/Exelon et mémantine/Ebixa ou Axura) serait faible. Dans ce contexte, ces médicaments ne seraient plus remboursés en France qu’à hauteur de 15% (au lieu de 65% actuellement). Le projet d’avis élaboré par la Commission de transparence sera officialisé dans les prochains jours .

L’article de Mediapart montre bien en quoi les critiques qui ont été adressées, dès à présent, à l’avis de la Commission de transparence de la HAS par l’Association France Alzheimer et par divers « spécialistes de la maladie d’Alzheimer » sont à analyser en prenant en compte les liens d’intérêt étroits que cette association et ces « spécialistes» entretiennent avec les laboratoires pharmaceutiques (voir aussi notre chronique « Le retrait par la haute autorité de Santé (en France) de recommandations sur la maladie d'Alzheimer »).

L’article indique aussi, à juste titre, qu’il n’est pas acceptable de justifier l’utilisation de ces médicaments en considérant, comme l'a mentionné le professeur Bruno Dubois dans une interview publiée dans le Journal du Dimanche du 19 septembre 2011, que le médicament constitue « un lien entre le malade et le médecin » et que « cesser d'en prescrire ferait courir un risque de voir de nombreux patients disparaître dans la nature ». Il y a bien d'autres moyens de s'occuper de personnes âgées présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique. Nous avons, dans de nombreuses chroniques de ce blog, montré en quoi diverses interventions psychologiques et sociales, intégrées dans la communauté (en première ligne) et centrées sur des objectifs concrets, étaient à même de réduire les manifestations problématiques du vieillissement cérébral et de permettre à la personne de rester partie prenante dans la société et de conserver un sens à sa vie (voir, p. ex., notre chronique « Quelles interventions psychologiques dans le vieillissement cérébral/cognitif problématique ? »).

Il s’agirait dès lors de créer des postes et des structures permettant à des personnes formées (notamment des psychologues) de mettre en place ce type d’interventions, tant au sein de la communauté que dans les structures d’hébergement à long terme. Il faudrait pour cela s’affranchir d’une approche strictement médicale et neurobiologique du vieillissement cérébral/cognitif problématique et des intérêts et pouvoirs d’influence qui y sont associés (« l’empire Alzheimer »).

Cette approche neurobiologique est cependant loin de désarmer… En effet, en dépit des critiques de plus en plus nombreuses adressées au concept réducteur et pathologisant de « maladie d’Alzheimer », ainsi qu’à l’utilisation de biomarqueurs pour la détection « préclinique » de cette prétendue maladie (voir, p. ex., notre chronique « L’empire Alzheimer ne désarme pas ») et malgré le fait qu’aucune hypothèse explicative de cette  « maladie » n’est réellement appuyée par les faits (voir, p. ex., notre chronique « Les hypothèses causales de la prétendue maladie d’Alzheimer ne résistent pas à l’analyse » ), il est encore des experts qui prédisent l’arrivée de traitements curatifs dans les prochaines années. Ainsi, le professeur Panteleimon Giannakopoulos, des Hôpitaux Universitaires de Genève, interrogé par le journal suisse « Le Temps » (dans la rubrique Check-up du samedi 22 octobre 2011) s’exprime comme suit : «On ne peut pas soigner ces démences justement parce qu’elles sont détectées tardivement. Une détection précoce permettrait une meilleure utilisation des vaccins contre les lésions ou d’autres stratégies curatives. Les essais actuels sont très avancés (phase 3 avant la commercialisation). Ils ne montrent pas une grande efficacité car ils sont expérimentés, pour des raisons éthiques, sur des personnes déjà atteintes. Quand on pourra vacciner les personnes à risque aux prémices de la maladie, il est probable que les résultats seront très différents ».

Face à cette myopie neurobiologisante et réductionniste, nous pensons qu'il est urgent de changer de paradigme et d'assumer réellement la complexité des processus impliqués dans le vieillissement cérébral et cognitif, et ce en n'entretenant pas l'illusion du médicament-miracle.


mirowsky.jpg© Alexander Raths - Fotolia.com
 

Andersen, F., Viitanen, M., Halvorsen, D.S., Straume, B., & Engstad, T.A. (2011). Co-morbidity and drug treatment in Alzheimer’s disease. A cross sectional study of participants in the Dementia Study in Northern Norway. BMC Geriatrics, à paraître (doi: 10.1186/1471-2318-11-58).

Lustenberger, I., Schüpbach, B., von Gunten, A., & Mosimann, U.P. (2011). Psychotropic medication use in Swiss nursing homes. Swiss Medical Weekly, à paraître (doi: 10.4414/smw.2011.13254).

Mirowsky, J. (2011). Cognitive decline and the default American lifestyle. The Journals of Gerontology, Series B: Psychological Sciences, 66B(S1), i50-i58.

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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 19:29

Dans plusieurs chroniques, nous avons insisté sur le fait que la performance d’une personne à un test cognitif (p. ex., un test de mémoire) dépend de très nombreux facteurs psychologiques, certains en relation immédiate avec les différents processus cognitifs (spécifiques et généraux) directement impliqués dans le test et d’autres de nature plus émotionnelle, identitaire et motivationnelle (voir la chronique « Pour en finir avec le diagnostic catégoriel de MCI »). Nous avons également montré en quoi il était essentiel de  prendre en compte les différences existant entre la situation de test et les situations de la vie quotidienne, notamment dans la familiarité avec la situation, son caractère plurimodal (le fait qu’elle fait appel ou non à plusieurs modalités sensorielles) ou encore sa pertinence par rapport aux buts de la personne  (voir nos chroniques « Une approche moins réductionniste des difficultés de mémoire épisodique et autobiographique associées au vieillissement » et « Les personnes avec une démence peuvent avoir des relations sociales riches et signifiantes »).

Il faut donc constamment garder à l’esprit que la performance à un test est multi-déterminée et que les  tests ne fournissent qu’un éclairage très partiel, et très souvent déformé, sur le fonctionnement d’une personne dan sa vie quotidienne. Il s’agit en outre de ne pas réduire les difficultés cognitives d’une personne à l’influence d’un dysfonctionnement cérébral affectant l’un ou l’autre mécanisme cognitif, mais de considérer l’ensemble des facteurs susceptibles de moduler son fonctionnement cognitif.

Dans une recherche récente, Lachman et Agrigoroaei (2011) se sont penchés sur un facteur psychologique trop souvent négligé dans l’interprétation des difficultés mnésiques, à savoir les croyances que possède la personne concernant le contrôle qu’elle peut exercer sur son fonctionnement mnésique, même quand elle est confrontée à des difficultés mnésiques.

Sentiment de contrôle personnel et performance cognitive

Il a été montré que les croyances de contrôle personnel (le sentiment de contrôle) peuvent avoir des conséquences comportementales, motivationnelles, cognitives, affectives et physiologiques, lesquelles ont à leur tour un impact sur divers aspects du fonctionnement des personnes âgées, tels que leur performance cognitive ou leur santé physique (voir notre chronique « Des études anciennes, mais qui gardent toute leur pertinence…L’importance du sentiment de contrôle de son existence »).

Le sentiment de contrôle personnel est une composante-clé de l’autorégulation : il affecte la manière dont une situation est perçue et il fournit la motivation pour consacrer des efforts à la réalisation d’une tâche ou pour s’engager dans une tâche nouvelle. Ainsi, les personnes âgées qui ont des croyances de contrôle personnel plus élevées s’engagent davantage dans des activités cognitives (y compris l’utilisation d’un ordinateur), ce qui constitue un facteur protecteur pour leur fonctionnement cognitif.

De façon plus spécifique, des études ont observé que plus un individu a un sentiment de contrôle personnel élevé (plus il se croit capable de s’engager dans des comportements visant à maintenir ou améliorer son fonctionnement cognitif) et plus sa performance mnésique est élevée, et ce via l’utilisation de stratégies efficaces d’encodage et de compensation, ainsi que la mise en place de buts adéquats (voir Lachman, Neupert, & Agrigoroaei, 2011).

Cependant, les mécanismes précis par lesquels les croyances sur le contrôle personnel ont un impact sur la performance mnésique ont encore peu été explorés : c’est ce sur quoi se sont penchés Lachman et Agrigoroaei. Plus spécifiquement, ils ont examiné dans quelle mesure l’anxiété/le stress associés à la situation d’évaluation (de testing), ainsi que la présence de pensées intrusives (interférant avec la tâche de mémoire) pouvaient constituer des médiateurs (pouvant rendre compte) de la relation entre croyance de contrôle personnel et performance mnésique.

Anxiété/stress, performance cognitive et sentiment de contrôle personnel

L’anxiété et le stress constituent des facteurs qui rendent compte d’une partie des différences individuelles dans le fonctionnement cognitif, des niveaux élevés d’anxiété et de stress étant associés à une performance cognitive moindre et à un déclin cognitif plus important. Par ailleurs, l’anxiété semble affecter davantage le fonctionnement cognitif des personnes plus âgées que celui des personnes plus jeunes, en termes de mémoire, d’attention divisée et de déclin cognitif (pour les références, voir Lachman & Agrigoroaei, 2011).

L’anxiété et le stress sont également reliés aux croyances sur le contrôle personnel. Le sentiment de ne pas pouvoir contrôler une situation exigeante est associé à davantage de stress et d’anxiété (auto-rapportés ou évalués via des indicateurs physiologiques). De même, un stress important affecte le système immunitaire, particulièrement s’il est perçu comme non contrôlable. Enfin, avoir le sentiment de pouvoir contrôler une situation exigeante réduit les réponses neuroendocriniennes liées au stress (voir Lachman & Agrogoroaei, 2011).

Anxiété, distractibilité et performance cognitive

De nombreuses données ont mis en évidence une relation entre l’anxiété en situation de testing et la présence de pensées intrusives (p. ex., des ruminations ou des pensées négatives centrées sur soi). Par ailleurs, des niveaux élevés de pensées distractrices ont été associés à une moins bonne performance cognitive (en vitesse de traitement, mémoire de travail et mémoire épisodique). Enfin, il a été observé que les pensées intrusives constituent un facteur médiateur (rendent compte) de la relation entre anxiété et performance cognitive (voir Lachman & Agrigoroaei, 2011). Globalement, ces données sont compatibles avec le modèle de Derakshan et Eysenck (2009), qui suggère que des niveaux élevés d’anxiété ont un impact sur les fonctions d’inhibition responsables de la suppression des informations non pertinentes et réduisent le foyer attentionnel sur la tâche en cours.

Il a par ailleurs été montré que les personnes âgées ont une propension plus importante que les personnes jeunes à présenter des pensées interférentes dans la réalisation d’une tâche cognitive (Staswki et al., 2006) et que l’impact d’informations distractrices sur la performance cognitive est plus important chez les personnes âgées que chez les personnes jeunes (May, Hasher, & Kane, 1999).

L’étude de Lachman et Agrigoroaei  

Ces différentes données ont amené Lachman et Agrigoroaei (2011) à examiner dans quelle mesure les personnes ayant des croyances plus basses de contrôle personnel manifesteraient une anxiété plus élevée, laquelle perturberait la performance à une tâche de mémoire en augmentant la présence de pensées intrusives.

Les auteurs ont exploré ces hypothèses auprès de 152 personnes âgées de 22 à 84 ans (âge moyen : 57.25 ans) et ayant suivi un nombre d’année d’études allant de 12 à 20 ans. Ces personnes (45.6% de femmes) ont été sélectionnées sur base de plusieurs critères d’exclusion : une mauvaise santé auto-rapportée, un bas niveau de scolarité ou une histoire d’accident vasculaire cérébral, de traumatisme crânien important, de maladie de Parkinson ou d’autres troubles neurologiques.

Les participants ont été soumis à des questionnaires et tâches évaluant les croyances de contrôle personnel (un score établi à partir de la moyenne des réponses à 36 questions évaluant trois dimensions du sentiment perçu de contrôle personnel: contrôle interne, rôle du hasard, contribution d'autrui), l’anxiété-état, la présence de pensées intrusives (inquiétudes quant à la performance et pensées sans lien avec la tâche) suscitées lors de la tâche de mémoire et la mémoire épisodique (tâche de rappel libre de 30 mots avec 2 rappels immédiats et un rappel différé,  la performance étant évaluée en moyennant les 3 scores). Il faut relever que, dans la tâche de mémoire, la performance variait de 6.67 à 30. Enfin, ont également été évaluées les habiletés verbales (test de vocabulaire), la dépression et la santé (auto-évaluée).

Les analyses (ayant contrôlé l’influence de l’âge, du genre et des habiletés verbales) confirment que les participants ayant des croyances faibles de contrôle personnel rapportent une anxiété (état) plus élevée, laquelle à son tour accroît la probabilité de manifester des pensées intrusives durant la tâche de mémoire, ce qui affecte la performance mnésique. Il faut relever que ce pattern d’association est observé tant chez les personnes jeunes que chez les personnes âgées.

Une limite de cette étude est d’avoir évalué la présence de pensées intrusives de façon rétrospective via un questionnaire administré après la tâche de mémoire. Des études futures devraient inclure une mesure comportementale (en temps réel) de ces pensées. Par ailleurs, il faudrait également mettre en place un design expérimental dans lequel l’anxiété et/ou le niveau de pensées intrusives seraient directement manipulés, et ce afin de déterminer de façon plus directe les liens de causalité dans les associations observées.

Cette étude est néanmoins importante, car non seulement elle confirme le rôle des croyances de contrôle personnel sur la performance mnésique, mais elle identifie également les mécanismes impliqués dans cette relation. Par ailleurs, cette recherche suggère la mise en place d’interventions (p. ex., la restructuration cognitive) visant à prévenir, améliorer ou minimiser la réduction du sentiment de contrôle personnel, ainsi que d’interventions focalisées sur l’anxiété et les pensées intrusives (p. ex., la relaxation ou l’entraînement attentionnel centré sur la flexibilité). Ces interventions seraient particulièrement utiles aux personnes âgées, chez qui les difficultés de mémoire sont plus fréquentes, Rappelons que les personnes âgées qui ont un sentiment faible de contrôle personnel considèrent qu’il y a peu de choses à faire pour influencer leur performance ou leur fonctionnement, ainsi que pour prévenir, ralentir, améliorer ou compenser les changements mnésiques liées à l’âge.

Il apparaît également important d’associer aux interventions visant à optimiser le fonctionnement mnésique un travail focalisé sur les croyances de contrôle personnel ainsi que sur l’anxiété et les pensées intrusives, et ce dans le but d’aboutir à un maintien optimal des acquis chez les personnes ayant un faible niveau de sentiment de contrôle personnel.

Il est donc essentiel d’inclure une évaluation du sentiment de contrôle personnel, de l’anxiété et des pensées intrusives dans l’évaluation du fonctionnement cognitif d’une personne âgée. Relevons qu’un faible sentiment de contrôle peut être induit et/ou potentialisé par l’approche biomédicale dominante selon laquelle le vieillissement cérébral/cognitif problématique est décrit en termes de maladies catastrophiques ayant une cause biologique spécifique et pour lesquelles il faut trouver un médicament qui les guérira. Changer de perspective, en ne laissant plus le vieillissement cérébral aux mains d’une «maladie dévastatrice de fin de vie», c’est réduire les croyances ou attitudes négatives concernant le vieillissement cérébral (qui contribuent à accroître les difficultés des personnes), c’est changer profondément le regard que la personne âgée porte sur elle-même et que les autres lui adressent.

Il ne s’agit pas de rendre les personnes âgées (ou leurs proches) responsables des problèmes ou des troubles, mais de les amener à réaliser qu’un changement de perspective et des démarches simples peuvent contribuer à une plus grande qualité de vie et que, même en présence de troubles cognitifs, la personne âgée conserve un potentiel de vitalité, une identité et une place dans la communauté.

Il faut enfin rappeler qu’avec l’avancement en âge, il existe une plus grande variabilité dans la quantité de contrôle qui est souhaité par les personnes âgées : dans certains cas, davantage de contrôle sur les activités, l’environnement ou la santé peut conduire à plus de stress, d’inquiétudes et d’autocritique (Rodin, 1986). Il s’agit donc, dans ce domaine comme dans d’autres, d’analyser avec soin les caractéristiques de chaque personne afin de déterminer les interventions les plus adéquates.

test.jpg© Robert Kneschke - Fotolia.com

Derakshan, N., & Eysenck, M.W. (2009). Anxiety, processing efficiency, and cognitive performance: New developments from attentional control theory. European Psychologist, 14, 168-176.

Lachman, M.E., & Agrigoroaei, S. (2011). Low perceived control as a risk factor for episodic memory: the meditational role of anxiety and task interference. Memory & Cognition, à paraître.

Lachman, M.E., Neupert, S.D., & Agrigoroaei, S. (2011). The relevance of control beliefs for health and aging. In K.W. Schaie & S.L. Willis (Eds.), Handbook of the psychology of aging (7th ed., pp. 175-190). San Diego, CA: Academic Press.

May, C.P., Hasher, L., & Kane, M.J. (1999). The role of interference in memory span. Memory & Cognition, 27, 759-767.

Rodin, J., & Langer, E.J. (1977). Long-term effects of a control-relevant intervention with the institutionalized aged. Journal of Personality and Social Psychology, 35(12), 897-902.

Stawski, R.S., Sliwinski, M.J., & Smyth, J.M. (2006). Stress-related cognitive interference predicts cognitive function in old age. Psychology and Aging, 21, 535-544.

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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 08:56

Dans une revue de question récente, Enache, Winblad et Aarsland (2011) ont décrit l’ensemble des données suggérant que la dépression plus tôt dans la vie constitue un facteur de risque de vieillissement cérébral/cognitif problématique (de « démence » ») et que la dépression chez la personne âgée peut en être un signe avant-coureur (voir également notre chronique « Dépression et risque de vieillissement cérébral/cognitif »).

Sur base de ces données, il a été estimé que 10-15% des cas de « maladie d’Alzheimer » seraient attribuables à la dépression et qu’une réduction de 25% de la prévalence de la dépression pourrait conduire à une diminution de 827’000 cas de « maladie d’Alzheimer » dans le monde et à 173’000 cas aux Etats-Unis (Barnes & Yaffe, 2011).

Par ailleurs, Enache et al. montrent également que la dépression se produit chez 20 à 30 % des personnes ayant reçu le diagnostic de « maladie d’Alzheimer » et que ce pourcentage est même plus élevé chez les personnes ayant reçu le diagnostic de « démence vasculaire » et de « démence à corps de Lewy ».

Enfin, les auteurs indiquent que les mécanismes impliqués dans les relations entre « démence » et « dépression » demeurent inconnus et sont vraisemblablement multiples. Ils ajoutent en outre qu’il n’existe pas de données convaincantes attestant de l’efficacité des antidépresseurs chez les personnes présentant une « démence » (voir également notre chronique « Les symptômes dépressifs chez les personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique : la nécessité de développer des interventions non-pharmacologiques et individualisées »).

Une meilleure compréhension des liens entre dépression et vieillissement cérébral/cognitif nous paraît devoir impérativement passer par l’abandon d’une approche biomédicale et catégorielle, tant du vieillissement cérébral que de la dépression. Il s’agit une fois de plus d’adopter une perspective en continuum, en prenant en compte la complexité des facteurs impliqués dans ces relations.

Les manifestations dépressives diffèrent en fonction du contexte

Alors que la psychiatrie tend de plus en plus à proposer des explications réductionnistes (à un niveau moléculaire ou neuronal) de la diversité de symptômes psychopathologiques et notamment des symptômes regroupés sous le terme de « dépression », il existe des données montrant que ces symptômes dépendent de façon importante du contexte psychologique, environnemental ou culturel.

Ainsi, par exemple, Keller, Neal et Kendler (2007) ont constaté que les manifestations dépressives étaient flexibles et modulées par le contexte environnemental. Plus spécifiquement, ils ont observé que les neufs symptômes dépressifs (repris dans le DSM-III-R pour caractériser la dépression majeure) variaient en fonction du type d’événements de vie auquel était confrontée la personne. Ainsi, le décès d’un proche et une rupture amoureuse sont associés à la tristesse, l’anhédonie (perte d’intérêt et de plaisir), la perte d’appétit et la culpabilité (pour la rupture amoureuse). Par contre, le stress chronique et, dans une moindre mesure, l’échec, sont associés à la fatigue et l’hypersomnie, mais moins à la tristesse, l’anhédonie et la perte d’appétit. Par ailleurs, les personnes qui ne rapportaient pas d’évènement négatif comme facteur initiateur de leurs manifestations dépressives présentaient de la fatigue, un gain d’appétit et des pensées d’atteinte à soi-même, mais moins de tristesse et de problèmes de concentration.

Ces patterns spécifiques de symptômes ont été observés chez des personnes ayant présenté un ou plusieurs épisodes dysphoriques (épisodes définis par la présence de 2 symptômes ou plus parmi les neufs), ainsi que chez des personnes ayant reçu le diagnostic d’épisode dépressif majeur selon les critères du DSM. Il apparaît que ces profils spécifiques de symptômes sont comparables chez les femmes et les hommes et chez les personnes jeunes et âgées. Ces profils spécifiques ont été obtenus par des comparaisons entre les personnes mais aussi par des comparaisons effectuées chez les mêmes personnes ayant vécu plusieurs épisodes de dysphorie ou dépression. Il faut d’ailleurs relever qu’il existe peu de stabilité dans les symptômes dépressifs chez la même personne au travers de plusieurs épisodes dépressifs (Oquendo et al., 2004).

Plus généralement, Allan Horwitz et Jerome Wakefield (2010) montrent comment, en ne prenant pas en compte le contexte dans lequel les manifestations dépressives apparaissent, les systèmes de classification psychiatriques de type catégoriel (tel que le DSM) ont contribué à médicaliser (à pathologiser) ce qui est le plus souvent une réaction normale (pouvant parfois être intense) à des situations personnelles et sociales difficiles. Comme l’indique le titre de leur livre, la psychiatrie a transformé le chagrin normal en trouble dépressif (en maladie). On voit là un processus de pathologisation du fonctionnement psychologique très comparable à celui observé dans le domaine du vieillissement cognitif…

Il s’ensuit que l’exploration des liens entre les manifestations « dépressives » et le vieillissement cérébral/cognitif devrait privilégier une approche centrée sur les symptômes, ainsi que sur les facteurs et mécanismes sous-jacents, plutôt que sur des catégories réductrices et identifiées sur la base de critères arbitraires (dépression majeure, dysthymie). Il s’agirait aussi de s’inscrire dans une approche en continuum, de très nombreuses études ayant mis en évidence la structure dimensionnelle et non catégorielle des manifestations dépressives (voir par ex., Ruscio & Ruscio, 2000).

Dépression et apathie

Un exemple caractéristique des ambigüités amenées par l’approche catégorielle de la dépression concerne les liens entre dépression et apathie. L’approche biomédicale, notamment dans le domaine du vieillissement cérébral/cognitif, cherche désespérément à identifier deux entités (deux « maladies ») distinctes et homogènes, qui seraient définies par des critères spécifiques.

Rappelons que, selon le DSM, l’identification d’un « trouble dépressif majeur » implique notamment la présence d’au moins un des deux symptômes suivants : une humeur dépressive ou une perte d’intérêt et de plaisir. Or, une caractérisation récente de l’apathie (Mulin et al., 2011) identifie trois types de manifestations apathiques :

 *la perte ou la diminution des comportements dirigés vers un but (perte des comportements auto-initiés et perte des comportements stimulés par l’environnement) ;

* la perte ou la diminution de l’activité cognitive dirigée vers un but (perte des idées et de la curiosité spontanées pour les événements routiniers et nouveaux ; perte des idées et de la curiosité stimulées par l’environnement pour les événements routiniers et nouveaux) ;

* la perte ou la diminution des émotions, observée ou auto-rapportée (perte de l’émotion spontanée, observée ou auto-rapportée ; perte de la réactivité émotionnelle à des stimuli ou événements positifs ou négatifs).

Outre le caractère très contestable de la distinction tranchée établie entre l’aspect spontané ou réactif des manifestations de l’apathie et de la distinction entre perte des comportements dirigés vers un but et perte de l’activité cognitive dirigée vers un but (une perte d’intérêt étant de toute évidence très liée à une perte d’initiation de l’action et un problème d'initiation de l'action pouvant progressivement conduire à une perte d'intérêt), on ne peut qu’être frappé par l’important recouvrement qu’il y a entre la perte d’intérêt et de plaisir (un des deux critères obligés de la dépression) et la perte ou la diminution de l’activité cognitive dirigée vers un but, ainsi que la perte ou la diminution des émotions.

Par ailleurs, chacune des expressions de l’apathie peut en fait renvoyer à des facteurs multiples, dont certains sont directement associés aux manifestations dépressives Ainsi, par exemple, la perte ou la diminution des comportements dirigés vers un but peut être sous-tendue par des problèmes affectant différents facteurs psychologiques : planification de l’action, mémoire prospective et multitasking, motivation d’approche et d’évitement, motivation intrinsèque, projection dans le futur et anticipation du plaisir, évaluation de l’effort à allouer en fonction de la difficulté de la tâche, sentiment d’auto-efficacité et de contrôle, etc. Plusieurs de ces problèmes sont également observés dans la « dépression » et sont modulés par un état d’humeur négative. Il en va globalement de même pour les deux autres expressions de l’apathie.

Il apparaît donc complètement vain de vouloir distinguer, au sein du vieillissement, « apathie » et « dépression » en tant que catégories distinctes, dans la mesure où les manifestations regroupées autour de ces deux entités et les facteurs qui y sont associées se recouvrent largement. En outre, l’utilisation de ces catégories conduit naturellement à réduire la complexité des facteurs sous-tendant les différentes manifestations dépressives et apathiques et à se focaliser prioritairement sur des facteurs neurobiologiques.

Dans cette perspective, nous avons précédemment montré en quoi la participation (spontanée et suscitée) aux activités proposées dans les structures d’hébergement à long terme était liée à l’interaction de plusieurs facteurs et notamment les troubles du sommeil, des manifestations dépressives, l’adéquation des activités à la personnalité des personnes, le sentiment de contrôle sur son existence, la communication avec les résidents, etc. (voir nos chroniques « Le parler "personnes âgées" est associé à la résistance aux soins dans les structures d’hébergement à long terme » , « L’engagement dans les activités sociales et récréatives au sein des structures d’hébergement à long terme : l’importance de la personnalité des résidants », « Les relations réciproques entre troubles du sommeil et activités quotidiennes chez des résidents de structures d’hébergement à long terme » ; « Des études anciennes mais qui gardent toute leur pertinence: l’importance du sentiment de contrôle de son existence »).   

Pour conclure, si l’on veut mieux comprendre la nature des liens qui relient « dépression » et vieillissement cérébral/cognitif problématique, il nous paraît plus judicieux d’adopter une approche qui se fonde sur les différents symptômes qui composent l’entité « dépression », en tenant d’identifier les mécanismes psychologiques qui les sous-tendent, ainsi que les facteurs biologiques, sociaux et événementiels qui y sont associés, et ce dans une perspective de continuum.


dépression alzheimer© Konstantin Sutyagin - Fotolia.com

 

Barnes, D.E., & Yaffe, K. (2011). The projected effect of risk factor reduction on Alzheimer’s disease prevalence. Lancet Neurology, 10, 819-828.

Enache, D., Winblad, B., & Aaarsland, D. (2011). Depression in dementia: epidemiology, mechanisms, and treatment. Current Opinion in Psychiatry, 24, 461-472.

Horwitz, A., & Wakefield, J. (2010). Tristesse ou dépression ? Comment la psychiatrie a médicalisé nos tristesses. Paris : Editions Mardaga.

Keller,M.C., Neale, M.C., & Kendler, K.S. (2007). Association of different adverse life events with distinct patterns of depressive symptoms. American Journal of Psychiatry, 164, 1521-1529.

Mulin, E., Leone, E., Dujardin, K., Delliaux, M., Leentjens, A., Nobili, F., …Robert, P.H. (2011). Diagnostic criteria for apathy in clinical practice. International Journal of Geriatric Psychiatry, 26, 158-165.

Oquendo, M.A., Barrera, A., Ellis, S.P., Burke, A.K., Grunebaum, M., Endicott, J., & Mann, J.J. (2004). Instability of symptoms in recurrent major depression. A prospective study. American Journal of Psychiatry, 161, 255-261.

Ruscio, J., & Ruscio, A.M. (2000). Informing the continuity controversy: A taxometric analysis of depression. Journal of Abnormal Psychology, 109, 473-487.

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 18:26

Dans notre chronique précédente (« Une approche moins réductionniste des difficultés de mémoire épisodique et autobiographique associées au vieillissement »), nous avons indiqué en quoi une conception qui met en lien direct la mémoire des événements personnels avec les buts et l’identité conduit à une approche moins réductionniste des difficultés mnésiques des personnes âgées. Plus spécifiquement, cela mène à considérer que ces difficultés ne sont pas le simple reflet d’un dysfonctionnement cérébral, mais qu’elles peuvent aussi découler de conditions sociales et institutionnelles associées notamment à une perte du sentiment de contrôle de son existence, à une réduction des activités qui ont un sens et à une vie quotidienne manquant de variété, de spontanéité et d’inattendu.

Dans un article récent, Sabat et Lee (2011) adoptent le même point de vue concernant les difficultés relationnelles pouvant être observées chez les personnes ayant reçu un diagnostic de « démence ».

L’erreur fondamentale d’attribution

Tout d’abord, les auteurs illustrent leur propos d’un exemple relatif à une personne ayant reçu le diagnostic de « démence » et résidant dans une structure d’hébergement à long terme. Un matin, cette personne, un général à la retraite, reçoit dans sa chambre la visite d’un membre du personnel qui lui dit qu’il est temps de prendre une douche. Le général ne souhaite pas prendre de douche, le membre du personnel devient de plus en plus insistant, le général résiste toujours davantage et finalement s’en prend physiquement au soignant. Le membre du personnel étiquette le général comme étant « peu coopératif, agressif et hostile sans véritable raison », toutes manifestations considérées comme des symptômes de « démence ». En conséquence, une médication lui est administrée, laquelle va le rendre beaucoup moins capable d’interagir avec les autres qu’il ne le pourrait s’il n’était pas sous les effets tranquillisants du médicament.

Si on considère le contexte social plus global, y compris l’histoire de la personne, on peut interpréter le comportement du général d’une manière très différente. Le général est une personne adulte, guère habituée dans sa vie d’adulte à ce qu’on lui dise ou ordonne de faire quelque chose. Après tout, en tant qu’officier de carrière, il a été la plupart du temps celui qui donnait plutôt que recevait les ordres et, quand il en recevait, ils étaient délivrés par une personne d’un rang supérieur au sien. Il s’agit aussi de quelqu’un qui a passé toute sa vie à faire sa toilette de sa propre initiative et certainement pas sur l’ordre de quelqu’un de beaucoup plus jeune que lui et qui lui est étranger. Dans ce contexte, sa résistance ne constitue pas l’expression d’une hostilité irrationnelle ou d’une absence de collaboration, mais plutôt une indignation justifiée face au fait d’être traité, de son point de vue, de façon non respectueuse et de surcroît avec une insistance croissante. En même temps, le comportement du général constitue aussi une affirmation d’un désir ou d’une volonté, ainsi que d’un respect de soi, lesquelles constituent, selon Kitwood et Bredin (1992), des indicateurs de relatif bien-être. En réalité, ces affirmations sont des comportements manifestés par tout un chacun dans la vie sociale quotidienne et qui sont même valorisés, alors que leurs contraires, l’apathie et l’absence d’estime de soi, sont pour le moins considérés comme inquiétants. Ainsi, plutôt que d’être envisagés comme des symptômes pathologiques de « démence », les comportements du général devraient être interprétés, tout comme ceux des personnes sans « démence », comme des indicateurs de relatif bien-être.

Comme le relèvent Sabat et Lee, cette mauvaise interprétation du comportement du général est faite en toute innocence : le membre du personnel ne comprend pas les raisons valables de la colère du général ou n’en est pas conscient ; de plus, il interprète le comportement en question sur la base d’un pré-positionnement postulant l’existence d’une « démence », selon lequel tout comportement qui semble dévier de la « norme » ou de ce que le personnel souhaite dans ses efforts pour « gérer» le « résidant/patient » est désormais considéré comme symptomatique de la démence, plutôt que comme symptomatique d’une dysfonctionnement relationnel.

Ce type d’interprétation, sous l’influence du modèle biomédical dominant, est un exemple de ce que les psychologues sociaux appellent l’ « Erreur Fondamentale d’Attribution », dans laquelle les actions d’une personne sont interprétées (dans les cultures individualistes) comme étant « dispositionnelles » (ou liées à la façon d’être de la personne) plutôt que « situationnelles » (ou liées aux circonstances auxquelles est confrontée la personne).

Cette interprétation erronée a été identifiée par Kitwood (1997) comme de l’ « étiquetage » (« labeling »), une forme de « psychologie sociale nocive », conduisant à la dépersonnalisation de l’individu et à une atteinte à l’estime qu’il a de lui-même. Ce type de traitement peut mener à une « incapacité excessive » (« excess disability »), à savoir un déficit au-delà de ce qui pourrait être prédit sur la base des seuls éléments neuropathologiques. Un autre exemple de cette incapacité excessive concerne le cas d’une personne ayant reçu le diagnostic de « démence » et qui est empêchée par le proche aidant principal de s’engager dans des actions utiles qu’elle est parfaitement capable d’entreprendre - et d’ailleurs qu’elle effectue dans le centre de jour auquel elle se rend. Le proche aidant attribue erronément le fait que la personne ne fait rien à la « maladie d’Alzheimer », plutôt qu’à sa propre intervention qui empêche la personne d’agir. Traitées de la sorte, les personnes ayant reçu le diagnostic de « démence » peuvent manifester un retrait croissant et être décrites comme « apathiques », du fait de la « maladie neurodégénérative ».

Les difficultés relationnelles chez les personnes avec « démence » : une atteinte de processus spécifiques de cognition sociale ?

La cognition sociale renvoie à l’ensemble des processus qui permettent à une personne d’interagir adéquatement avec les autres. Certains de ces processus sont spécifiquement « sociaux » (être capable d’interpréter les expressions émotionnelles faciales, posturales ou vocales ; prendre en compte le point de vue de l’autre ; connaître les règles et conventions sociales ; etc.), alors que d’autres sont plus généraux et renvoient à des processus mnésiques, attentionnels ou exécutifs (p. ex., les capacités d’inhibition d’une réponse dominante permettant notamment d’empêcher une réaction de colère ou la capacité de flexibilité permettant de modifier l’interprétation d’une situation).

Dans la ligne d’études précédentes (Sabat & Collins, 1999 ; Sabat & Gladstone, 2010), Sabat et Lee (2011) rapportent plusieurs observations qualitatives menées sur une période de 4 mois, en milieu social naturel au sein d’un centre de jour, chez des personnes ayant une «démence » à un stade modéré (identifiée sur base du MMSE). Cette étude montre que les personnes observées, en dépit du diagnostic de « démence modérée » qu’elles ont reçu (et donc de la présence de déficits affectant certains des processus impliqués dans la cognition sociale), sont capables de s’engager avec d’autres dans des expériences sociales et de les partager, d’inviter et de choisir une personne pour être en sa compagnie, de demander et fournir de l’aide, de partager l’humour et la compréhension interpersonnelle, de manifester de l’empathie et d’aider une autre personne à sauver la face ou encore de chercher un terrain d’entente. Il faut relever que ces personnes ont établi des relations proches avec d’autres de manière indépendante, ouverte, sur base de leur propre volonté et choix, sans aucune « aide » des membres du personnel.

De manière générale, Sabat et Lee identifient plusieurs raisons à la présence possible de dissociations entre l’identification (via des tâches neuropsychologiques) de déficits affectant certains processus impliqués dans la cognition sociale et l’expression de relations sociales adéquates et signifiantes en milieu naturel. Il faut tout d’abord relever que les stimuli utilisés dans les tests neuropsychologiques sont souvent décontextualisés et ont généralement peu de pertinence directe pour les personnes évaluées. Par ailleurs, dans les situations sociales de la vie quotidienne, les processus impliqués dans la cognition sociale sont déployés simultanément, alors que, dans les tests, ils sont évalués de façon séparée. Il se pourrait donc que dans les situations sociales naturelles, la mise en place simultanée de plusieurs processus permette à certains processus intacts de compenser le dysfonctionnement de certains autres. En outre, le caractère peu naturel de nombreuses situations de test peut susciter de l’anxiété et de la gêne face aux échecs potentiels ou effectifs suscités par les tâches.

Les observations qualitatives de Sabat et Lee montrent donc que les personnes avec une « démence » peuvent manifester une compréhension de l’autre, au sens de Kitwood (1997 ; « Positive Person Work ») : le reconnaître en temps que personne, l’écouter attentivement, avoir un contact visuel direct (« recognition »); essayer de comprendre son cadre de référence et accepter la réalité de son expérience avec empathie (« validation ») ; vivre ensemble des moments de joie (« celebration »). Ainsi, les personnes avec une « démence » ne devraient pas être considérées comme incapables de s’engager dans des relations sociales positives (d’agir comme des êtres sociaux) sur la base d’une étiquette diagnostique, ni de résultats à des tests neuropsychologiques.

Il s’ensuit également que les individus avec une « démence » qui sont capables d’évaluer le comportement social des autres, leur permettant notamment de choisir la compagnie d’une personne plutôt que d’une autre, pourraient également être capables d’établir une distinction entre le comportement des aidants/soignants qui est orienté vers la tâche à réaliser et le comportement qui orienté vers la personne. Elles pourraient dès lors se montrer collaborantes avec celles ou ceux dont le comportement est orienté vers la personne et non collaborantes avec celles ou ceux dont le comportement est uniquement orienté vers la tâche.

La recherche de Sabat et Lee montre également en quoi il importe de permettre et de favoriser chez les personnes avec une « démence » et vivant dans une structure d’hébergement à long terme la mise en place libre, moins contrôlée, de relations sociales, avec celles ou ceux avec qui elles considèrent pouvoir entretenir des liens privilégiés. De ce point de vue, il faut rappeler qu’une des sources importantes de souffrance psychologique ressentie par les personnes « démentes » vivant dans une structure d’hébergement à long terme est le sentiment de solitude (avec le sentiment d’inutilité et d’impuissance, ainsi que l’ennui; Clare et al., 2008).   

Sabat et Lee reconnaissent que leurs observations qualitatives ne peuvent pas être généralisées à toutes les personnes présentant une « démence ». Néanmoins, ces observations indiquent en quoi il importe de ne pas réduire les difficultés relationnelles des personnes présentant un vieillissement cérébral/cognitif problématique (une « démence ») à la présence de déficits cognitifs et socio-émotionnels consécutifs à un dysfonctionnement cérébral. En effet, ces difficultés semblent également être très souvent le produit d’une dynamique sociale et institutionnelle dysfonctionnelle, qui peut faire l’objet de changements et ce dans une approche davantage centrée vers la personne (voir notre chronique « Une approche centrée sur la personne dans les structures d’hébergement à long terme : un déterminant important de la satisfaction au travail pour le personnel »).

Enfin, et plus spécifiquement, ces observations amènent à considérer que l’examen neuropsychologique, mené au moyen de tests visant à évaluer des mécanismes (cognitifs, émotionnels ou relationnels) spécifiques, ne constitue qu’un coup de projecteur limité porté sur une réalité complexe : il s’agit donc pour la/le psychologue de compléter ce coup de projecteur par d’autres pour lui permettre d’appréhender la personne dans sa globalité et dans son individualité, et ce via une combinaison de méthodes d’évaluation quantitatives et qualitatives.


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Exposition de la photographe et sociologue états-unienne Cathy Greenblat,

auteure de "Alive with Alzheimer's", à l'EMS des Mouilles à Lancy ©VIVA2010

 

Clare, L., Rowlands, J., Bruce, E., Surr, C., & Downs, M. (2008). The experience of living with dementia in residential care: An interpretive phenomenological analysis. The Gerontologist, 6, 711-720.

Kitwood, T. (1997). Dementia reconsidered: The person comes first. Buckingham: Open University Press.

Kitwood, T., & Bredin, K. (1992). Towards a theory of dementia care: Personhood and well-being. Ageing and Society, 12, 269-287.

Sabat, S.R., & Lee, S.R. (2011). Relatedness among people diagnosed with dementia: Social cognition and the possibility of friendship. Dementia: The International Journal of Social Research and Practice, sous presse.

Sabat, S.R., & Collins, M. (1999). Intact social, cognitive ability, and selfhood: A case study of Alzheimer’s disease. American Journal of Alzheimer’s Disease, 14, 11-19.

Sabat, S.R., & Gladstone, C.M. (2010). What intact social cognition and social behavior reveal about cognition in the moderate stage of Alzheimer’s disease: A case study. Dementia: The International Journal of Social Research and Practice, 9, 61-78.

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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 21:38

 

Ces dernières années, des changements importants ont été observés dans la conceptualisation de la mémoire épisodique et de la mémoire autobiographique. Nous pensons que ces changements sont à même de conduire à une approche moins réductionniste (moins focalisée sur l’impact des lésions cérébrales et, en particulier, de l’hippocampe) des difficultés de mémoire associées au vieillissement cérébral/cognitif problématique, ainsi qu’à des modifications dans les pratiques d’évaluation et d’intervention

Ces changements ont notamment été suscités par la nécessité de rendre compte des liens étroits que la mémoire des événements personnels entretient avec l’identité. En effet, la mémoire autobiographique joue un rôle fondamental dans la construction d’un sentiment d’identité et de continuité de l’existence. Par ailleurs, la mémoire autobiographique n’est pas un enregistreur passif qui conserve chaque événement de notre vie quotidienne. En effet, seuls sont maintenus aisément accessibles les événements spécifiques qui sont en lien avec nos buts et nos valeurs. En outre, les souvenirs d’événements personnels ne constituent pas une représentation parfaitement exacte de la réalité. Nous mettons en mémoire et nous récupérons les composantes d’un événement qui correspondent au mieux à la conception que nous avons de nous-mêmes ou du monde. Dans certains cas, les souvenirs peuvent même être déformés, afin d’être plus en phase avec nos buts et nos valeurs. En d’autres termes, nos souvenirs sont façonnés par ce que nous sommes et par ce que nous avons été amenés à penser, imaginer et croire.

Il est également apparu nécessaire de prendre en compte les deux exigences complémentaires auxquelles doit pouvoir répondre la mémoire des événements personnels (Conway, 2005). D’une part, il s’agit de mettre en mémoire un enregistrement (proche de l’expérience vécue) de l’action en cours, et ce notamment afin de ne pas répéter cette action et de pouvoir réaliser les suivantes (nos buts à court terme). Ainsi, par exemple, en sortant de notre maison, si nous ne conservons pas en mémoire une trace précise du fait d‘avoir fermé la porte à clé, nous pourrons être amenés à vérifier de façon répétée si cette action a bien été réalisée. D’autre part, nous devons être capables de maintenir un enregistrement cohérent et stable de nos interactions avec le monde, s’étendant au-delà du moment présent (nos buts à long terme). En effet, nous devons pouvoir disposer de connaissances et de souvenirs personnels qui nous informent sur nos buts et valeurs actuels et qui guident notre action sur le long terme (par exemple, « Où en suis-je dans mon programme de recherche sur les liens entre mémoire et identité ? » ; « Quelle place occupe mon activité professionnelle dans ma vie ? », etc.).

 

Le « Self-Memory System » (Conway, 2005)

C’est dans ce contexte que Martin Conway (2005) a élaboré un modèle des relations entre la mémoire autobiographique et le « self » (c’est-à-dire la conception que nous avons de nous-mêmes). Ce modèle (« Self-Memory System » ou SMS) met en avant le rôle de buts à court et à long terme dans l’encodage, l’accès et la récupération (la construction) des souvenirs d’évènements personnels.

Le modèle SMS postule l’existence d’un self de travail (ou « working self »), dont la fonction principale est de gérer la réalisation de nos buts à court terme (en lien avec la tâche en cours). Le self de travail organise aussi le présent psychologique, c’est-à-dire la période s’étendant de la mise en place d’un but jusqu’à sa réalisation finale. Cela conduit à la formation de souvenirs des différents moments psychologiques (les souvenirs épisodiques), ces moments psychologiques étant définis par l’installation d’un but (début et fin) et par une focalisation de l’attention tout au long de l’accomplissement du but.

 

La mémoire épisodique contient des enregistrements « résumés » des détails sensoriels, perceptifs, sémantiques et émotionnels des événements qui se sont produits durant un moment psychologique. Il faut noter que, pour Conway, la mémoire épisodique (encodage et récupération) fonctionne à un niveau largement non conscient. En outre, les souvenirs épisodiques ont fréquemment une composante d’images mentales (en particulier visuelles). L’image mentale est considérée comme un type de représentation mentale spécialisé pour représenter l’information relative aux buts. Par ailleurs, un grand nombre de souvenirs épisodiques sont créés dans une journée, mais seuls quelques-uns seront rendus aisément accessibles, intentionnellement et durablement, en fonction de leur pertinence par rapport à nos buts et à nos valeurs. Pour que les souvenirs épisodiques soient rendus accessibles intentionnellement, de façon durable, ils doivent être intégrés au self à long terme.

Le self à long terme contient les connaissances sémantiques requises pour que le self de travail puisse organiser et mettre en œuvre la réalisation des buts en prenant en compte des objectifs à long terme. Il comporte deux types de connaissances: la base de connaissances autobiographiques (les connaissances sémantiques personnelles sur sa vie, organisées de façon hiérarchique selon les schémas de récit de vie, les périodes de vie et les événements généraux) et le self conceptuel (les connaissances sémantiques personnelles concernant nos attitudes, nos valeurs et les croyances sur soi, sur autrui et sur le monde).

Dans ce cadre théorique, les souvenirs autobiographiques représentent des constructions, constituées de souvenirs épisodiques ainsi que de connaissances sémantiques sur sa vie et sur soi. Certains de ces souvenirs caractérisent tout particulièrement une personne : les « self-defining memories » ou souvenirs définissant le soi (voir par ex., Lardi, Ghisletta & Van der Linden, 2011). Il s’agit de souvenirs qui présentent une forte intensité affective et une grande vivacité, qui sont fréquemment récapitulés, qui sont en lien avec des souvenirs similaires et qui sont en connexion avec une préoccupation persistante ou un conflit non résolu. Notons que le « self » de travail peut inhiber l’accès à des souvenirs qui menacent l’image de soi ou qui contredisent les buts et les valeurs de la personne.

Le but général du SMS est de maintenir un équilibre optimal entre les deux exigences de la mémoire des événements personnels, et ce en fonction des priorités induites par le monde externe et interne : garder une trace proche de l’expérience vécue lors de la réalisation d’un but (mémoire épisodique ; buts à court terme) et conserver un enregistrement des interactions entre le self et le monde, au-delà du moment présent (self à long terme ; buts à long terme). Si le système mnésique s’oriente trop en direction de la mémoire épisodique, la personne sera submergée d’images sensori-perceptives non intégrées aux connaissances du self à long terme. A l’inverse, si le système s’oriente trop en direction du self à long terme, il pourra rejeter des informations externes contradictoires et déformer la réalité pour qu’elle corresponde à des schémas rigides.

Deux autres éléments importants du modèle SMS se doivent d’être mentionnés. Tout d’abord, comme nous l’avons vu précédemment, les souvenirs épisodiques peuvent devenir inaccessibles avec le temps s’ils ne sont pas intégrés au self à long terme. Cependant, ils restent disponibles à un niveau non conscient. Ainsi, des souvenirs apparemment « oubliés » peuvent être involontairement rappelés en présence d’un indice suffisamment spécifique (voir Conway & Loveday, 2010, pour une illustration de ce type de rappel involontaire chez une patient amnésique). En d’autres termes, on enregistre et on retient beaucoup plus que ce dont on se rend compte consciemment.

Par ailleurs, dans la mesure où les souvenirs épisodiques sont considérés comme des  enregistrements des moments psychologiques de réalisation de buts, un processus essentiel pour la formation de souvenirs épisodiques consiste en la segmentation de l’activité quotidienne en événements distincts. Un événement discret peut être défini par deux types d’informations en lien avec le but : les points de changement qui précèdent et suivent la réalisation d’un but (les changements durant lesquels les prédictions perceptives échouent ou se modifient) et la période de stabilité (le milieu de l’événement) qui correspond au traitement du but (voir Zacks et al., 2007;  Williams et al., 2008). Les frontières d’un souvenir épisodique seraient ainsi constituées, pour la frontière de début, par des informations sur les actions, et, pour la frontière de fin, par des informations sur des faits (souvent des détails sur les conséquences des actions) : une structure Action-Fait. Il faut enfin relever qu’il existe une organisation hiérarchique dans laquelle les sous-buts ou buts à court terme font partie de buts super-ordonnés ou à long terme, hiérarchie que les individus sont amenés à contrôler.

Ainsi, la mise en place de souvenirs épisodiques dépend aussi de mécanismes de segmentation, qui découlent des processus perceptifs et des prédictions perceptives qui y sont associés. Enfin, Williams et al. suggèrent l’existence d’un « sentiment cognitif », associé à la transition entre un événement et un autre et qui contribuerait à la formation de souvenirs épisodiques « actions-faits ». Ce sentiment cognitif peut prendre différentes formes : un sentiment de changement, un sentiment de clôture, un sentiment d’achèvement, un fort désir de se focaliser sur une autre action, etc.        

 

Implications pour la compréhension des difficultés de mémoire des événements personnels chez les personnes âgées

Cette conception selon laquelle une des fonctions centrales de la mémoire des événements personnels est de contrôler, contraindre et focaliser le traitement des buts et qui établit dès lors un lien étroit entre la mémoire autobiographique et l’identité, nous paraît devoir conduire à des modifications importantes dans les pratiques d’évaluation de la mémoire des événements personnels, dans la sémiologie et l’interprétation des difficultés mnésiques et aussi dans les stratégies d’intervention, et ce notamment dans le domaine du vieillissement cérébral/cognitif plus ou moins problématique.

Une discussion approfondie des différentes implications cliniques de cette conception dépasserait largement le cadre d’une chronique de ce blog. Nous nous contenterons d’identifier un certain nombre de ces implications et nous reviendrons dans des chroniques ultérieures, de façon plus détaillée, sur l’une ou l’autre d’entre-elles :

 

* Les outils classiques d’évaluation de la mémoire épisodique (à base de listes de mots, d’images ou de visages, et le plus souvent avec des consignes d’encodage intentionnelles et de récupération explicites) ne paraissent pas réellement adaptées à l’évaluation des souvenirs épisodiques, tels que conceptualisés par Conway. Il apparaît essentiel de concevoir des méthodes d’évaluation qui confrontent les personnes à des situations plus proches des activités de la vie quotidienne. De ce point de vue, la réalité virtuelle offre des perspectives intéressantes (voir p. ex., Plancher et al., 2010). Cependant, avant que cette technique ne soit largement utilisable en situation clinique, il est dès à présent possible d’envisager des mises en situation réelle, tout en gardant un souci de rigueur méthodologique et d’utilisation dans des environnements cliniques différents.

* La sémiologie des difficultés de mémoire des événements personnels, suite à une atteinte cérébrale, devrait subir des changements substantiels, avec différents types de déficits plus ou moins spécifiques : atteinte de la mémoire épisodique pour diverses raisons (dysfonctionnement du self de travail, problèmes de segmentation en lien avec des problèmes perceptifs, de prédictions perceptives, de sentiment cognitif ; déficit d’imagerie mentale, etc,), déconnexion entre la mémoire épisodique et le self à long terme, atteinte du self à long terme, etc.

* Au-delà d’une approche réduisant les difficultés de mémoire des événements personnels à une atteinte cérébrale, il apparaît indispensable de mettre en place une évaluation fonctionnelle, prenant en compte de multiples facteurs psychologiques et environnementaux. Le fonctionnement de la mémoire des événements personnels d’une personne âgée peut en effet être modulé par divers facteurs tels que : une conception négative de soi, des stratégies de coping visant à éviter les informations menaçant l’image de soi ou qui contredisent les buts et les valeurs, des changements dans les valeurs et buts, des changements dans le contexte de vie, l’absence de buts et de contrôle sur sa vie, un environnement routinier (sans événements distinctifs ou avec des événements difficilement segmentables), etc. Dans cette perspective, il pourrait notamment s’avérer utile d’évaluer les « souvenirs définissant le soi ».

* Considérant qu’on met en mémoire beaucoup plus que ce dont on se rend compte consciemment, il faudrait aussi se pencher sur les influences non conscientes des souvenirs épisodiques. De ce point de vue, il est intéressant de mentionner en quoi le modèle cognitif SMS élaboré par Conway (distinguant une mémoire épisodique, sensori-perceptive et proche de l’expérience vécue, et une mémoire davantage symbolique et conceptuelle) fait écho à une conception de la mémoire élaborée en 1976 par le psychanalyste allemand, émigré aux Etats-Unis, Hans Loewald (voir Singer & Conway, 2011).

* Il s’agirait aussi d’explorer la capacité des personnes âgées à se projeter dans le futur. En effet, des relations étroites ont été mises en évidence entre la mémoire des événements personnels passés et la capacité de se projeter dans le futur (voir p. ex., d’Argembeau & Van der Linden, 2004). Plus spécifiquement, les informations concernant notre passé personnel peuvent notamment être utilisées afin de générer des représentations du futur qui, en particulier, spécifient les situations qui devraient être évitées ou approchées et qui suggèrent comment maximiser la probabilité de les approcher ou de les éviter. Cette capacité que nous avons de voyager mentalement dans le temps (passé et futur) constitue un élément fondamental du sentiment d’identité et de continuité de l’existence et est en lien étroit avec la planification des buts (d’Argembeau, Renaud, & Van der Linden, 2011). Une autre fonction de voyage mental, dans ses aspects émotionnels, serait de fournir le matériau qui appuie la représentation qu’on a de soi-même.

* Une approche moins réductionniste des difficultés de mémoire des événements personnels devrait amener à une diversification et une individualisation des stratégies d’intervention, prenant en compte la multitude des facteurs potentiellement impliqués dans ces difficultés (voir notre chronique «Quelles interventions psychologiques dans le vieillissement cérébral/cognitif problématique ? »).

 

autre-memoire.JPGMarianne Requena, sans titre. Céramiste française travaillant

notamment sur la mémoire, le temps, l'émotion, le souvenir...

Exposition jusqu'au 9.10 à la Ferme de la Chapelle à Lancy

 

Conway, M.A. (2005). Memory and the self. Journal of Memory and Language, 52, 594-628.

Conway, M.A. (2009). Episodic memories. Neuropsychologia, 47, 2305-2313.

Conway, M.A., & Loveday, C. (20). Accessing autobiographical memories. In J.H. Mace (Ed.), The act of remembering: Toward an understanding of how we recall the past (pp. 56-70). Oxford: Wiley-Blackwell.

d’Argembeau, A., & Van der Linden, M. (2004). Phenomenal characteristics associated with projecting oneself back into the past and forward into the future: Influence of valence and temporal distance. Consciousness and Cognition, 13, 844-858.

d’Argembeau, A., Renaud, O., & Van der Linden, M. (2011). Frequency, characteristics, and functions of future-oriented thoughts in daily life. Applied Cognitive Psychology, 25, 96-103.

Lardi, C., Ghisletta, P., & Van der Linden, M. (2011). What is the nature of the self-defining memories of repression-prone individuals? Self and Identity, sous presse.

Plancher, G, Gyselinck V, Nicolas, S., & Piolino P. (2010). Age effect on components of episodic memory and features binding : A virtual reality study. Neuropsychology, 24, 379-39.

Singer, J.A., & Conway, M.A. (2011). Reconsidering therapeutic action: Loewald, cognitive neuroscience and the integration of memory’s duality. The International Journal of Psychoanalysis, sous presse.

Williams, H.L., Conway, M.A., & Baddeley, A.D. (2008). The boundaries of episodic memories. In T. Shirpley & J.M. Zacks (Eds.), Understanding events: From perception to action (pp. 39-52). New York: Oxford University Press.

Zacks, J.M., Speer, M.K., Swallow, K.M., Braver, T.S., & Reynolds, J.R. (2007). Event perception: A mind/brain perspective. Psychological Bulletin, 133, 273-293.

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